The Project Gutenberg eBook of L'Abbesse De Castro, by Stendhal

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Stendhal

L'ABBESSE DE CASTRO

Chroniques italiennes (1839)

I

Le mélodrame nous a montré si souvent les brigands italiens du seizièmesiècle,best engineering building kits for 4 year olds under 25 dollars et tant de gens en ont parlé sans les connaître, que nous enavons maintenant les idées les plus fausses. On peut dire en général queces brigands furent l'opposition contre les gouvernements atroces qui,en Italie, succédèrent aux républiques du moyen âge. Le nouveau tyranfut d'ordinaire le citoyen le plus riche de la défunte république, et,pour séduire le bas peuple, il ornait la ville d'églises magnifiques etde beaux tableaux. Tels furent les Polentini de Ravenne, les Manfredi deFaenza, les Riario d'Imola, les Cane de Vérone, les Bentivoglio deBologne, les Visconti de Milan, et enfin, les moins belliqueux et lesplus hypocrites de tous, les Médicis de Florence. Parmi les historiensde ces petits États, aucun n'a osé raconter les empoisonnements etassassinats sans nombre ordonnés par la peur qui tourmentait ces petitstyrans; ces graves historiens étaient à leur solde. Considérez quechacun de ces tyrans connaissait personnellement chacun des républicainsdont il savait être exécré (le grand duc de Toscane Côme, par exemple,connaissait Strozzi), que plusieurs de ces tyrans périrent parl'assassinat, et vous comprendrez les haines profondes, les méfianceséternelles qui donnèrent tant d'esprit et de courage aux Italiens duseizième siècle, et tant de génie à leurs artistes. Vous verrez cespassions profondes empêcher la naissance de ce préjugé assez ridiculequ'on appelait l'honneur, du temps de madame de Sévigné, et qui consistesurtout à sacrifier sa vie pour servir le maître dont on est né le sujetet pour plaire aux dames. Au seizième siècle, l'activité d'un homme etson mérite réel ne pouvaient se montrer en France et conquérirl'admiration que par la bravoure sur le champ de bataille ou dans lesduels; et, comme les femmes aiment la bravoure et surtout l'audace,elles devinrent les juges suprêmes du mérite d'un homme. Alors naquitl'esprit de galanterie, qui prépara l'anéantissement successif de toutesles passions et même de l'amour, au profit de ce tyran cruel auquel nousobéissons tous: la vanité. Les rois protégèrent la vanité et avec granderaison: de là l'empire des rubans.

En Italie, un homme se distinguait par tous les genres de mérite, parles grands coups d'épée comme par les découvertes dans les anciensmanuscrits: voyez Pétrarque, l'idole de son temps; et une femme duseizième siècle aimait un homme savant en grec autant et plus qu'ellen'eût aimé un homme célèbre par la bravoure militaire. Alors on vit despassions, et non pas l'habitude de la galanterie. Voilà la grandedifférence entre l'Italie et la France, voilà pourquoi l'Italie a vunaître les Raphaël, les Giorgion, les Titien, les Corrège, tandis que laFrance produisait tous ces braves capitaines du seizième siècle, siinconnus aujourd'hui et dont chacun avait tué un si grand nombred'ennemis.

Je demande pardon pour ces rudes vérités. Quoi qu'il en soit, lesvengeances atroces et nécessaires des petits tyrans italiens du moyenâne concilièrent aux brigands le coeur des peuples. On haïssait lesbrigands quand ils volaient des chevaux, du blé, de l'argent, en un mot,tout ce qui leur était nécessaire pour vivre; mais au fond le coeur despeuples était pour eux; et les filles du village préféraient à tous lesautres le jeune garçon qui, une fois dans la vie, avait été forcéd'andar alla macchia, c'est-à-dire de fuir dans les bois et de prendrerefuge auprès des brigands à la suite de quelque action trop imprudente.

De nos jours encore tout le monde assurément redoute la rencontre desbrigands: mais subissent-ils des châtiments, chacun les plaint. C'estque ce peuple si fin, si moqueur, qui rit de tous les écrits publiéssous la censure de ses maîtres, fait sa lecture habituelle de petitspoèmes qui racontent avec chaleur la vie des brigands les plus renommés.Ce qu'il trouve d'héroïque dans ces histoires ravit la fibre artiste quivit toujours dans les basses classes, et, d'ailleurs, il est tellementlas des louanges officielles données à certaines gens, que tout ce quin'est pas officiel en ce genre va droit à son coeur. Il faut savoir quele bas peuple, en Italie souffre de certaines choses que le voyageurn'apercevrait jamais, vécût-il dix ans dans le pays. Par exemple, il y aquinze ans, avant que la sagesse des gouvernements n'eût supprimé lesbrigands[1], il n'était pas rare de voir certains de leurs exploits punirles iniquités des gouverneurs de petites villes. Ces gouverneurs,magistrats absolus dont la paye ne s'élève pas à plus de vingt écus parmois, sont naturellement aux ordres de la famille la plus considérabledu pays, qui, par ce moyen bien simple, opprime ses ennemis. Si lesbrigands ne réussissaient pas toujours à punir ces petits gouverneursdespotes, du moins ils se moquaient d'eux et les bravaient, ce qui n'estpas peu de chose aux yeux de ce peuple spirituel. Un sonnet satirique leconsole de tous ses maux, et jamais il n'oublia une offense. Voilà uneautre des différences capitales entre l'Italien et le Français.

[1] Gasparone, le dernier brigand, traita avec le gouvernement en 1826; il est enfermé dans la citadelle de Civita-Vecchia avec trente-deux de ses hommes. Ce fut le manque d'eau sur les sommets des Apennins, où il s'était réfugié, qui l'obligea à traiter. C'est un homme d'esprit, d'une figure assez avenante.

Au seizième siècle, le gouverneur d'un bourg avait-il condamné à mort unpauvre habitant en butte à la haine de la famille prépondérante, souventon voyait les brigands attaquer la prison et essayer de délivrerl'opprimé. De son côté, la famille puissante ne se fiant pas trop auxhuit ou dix soldats du gouvernement chargés de garder la prison, levaità ses frais une troupe de soldats temporaires. Ceux-ci, qu'on appelaitdes bravi, bivouaquaient dans les alentours de la prison, et sechargeaient d'escorter jusqu'au lieu du supplice le pauvre diable dontla mort avait été achetée. Si cette famille puissante comptait un jeunehomme dans son sein, il se mettait à la tête de ces soldats improvisés.

Cet état de la civilisation fait gémir la morale, j'en conviens; de nosjours on a le duel, l'ennui, et les juges ne se vendent pas; mais cesusages du seizième siècle étaient merveilleusement propres à créer deshommes dignes de ce nom.

Beaucoup d'historiens, loués encore aujourd'hui par la littératureroutinière des académies, ont cherché à dissimuler cet état de choses,qui, vers 1550, forma de si grands caractères. De leur temps, leursprudents mensonges furent récompensés par tous les honneurs dontpouvaient disposer les Médicis de Florence, les d'Este de Ferrare, lesvice-rois de Naples, etc. Un pauvre historien, nommé Giannone, a voulusoulever un coin du voile; mais, comme il n'a osé dire qu'une trèspetite partie de la vérité, et encore en employant des formesdubitatives et obscures, il est resté fort ennuyeux, ce qui ne l'a pasempêché de mourir en prison à quatre-vingt-deux ans, le 7 mars 1758.

La première chose à faire, lorsque l'on veut connaître l'histoired'Italie, c'est donc de ne point lire les auteurs généralementapprouvés; nulle part, on n'a mieux connu le prix du mensonge, nullepart, il ne fut mieux payé[2].

[2] Paul Jove, évêque de Côme, l'Arétin et cent autres moins amusants, et que l'ennui qu'ils distribuent a sauvé de l'infamie, Robertson, Roscoe, sont remplis de mensonges. Guichardin se vendit à Côme Ier, qui se moqua de lui. De nos jours, Coletta et Pignotti ont dit la vérité, ce dernier avec la peur constante d'être destitué, quoique ne voulant être imprimé qu'après sa mort.

Les premières histoires qu'on ait écrites en Italie, après la grandebarbarie du neuvième siècle, font déjà mention des brigands, et enparlent comme s'ils eussent existé de temps immémorial (voyez le recueilde Muratori). Lorsque, par malheur pour la félicité publique, pour lajustice, pour le bon gouvernement, mais par bonheur pour les arts, lesrépubliques du moyen âge furent opprimées, les républicains les plusénergiques, ceux qui aimaient la liberté plus que la majorité de leursconcitoyens, se réfugièrent dans les bois. Naturellement le peuple vexépar les Baglioni, par les Malatesti, par les Bentivoglio, par lesMédicis, etc., aimait et respectait leurs ennemis. Les cruautés despetits tyrans qui succédèrent aux premiers usurpateurs, par exemple, lescruautés de Côme, premier grand-duc de Florence, qui faisait assassinerles républicains réfugiés jusque dans Venise, jusque dans Paris,envoyèrent des recrues à ces brigands. Pour ne parler que des tempsvoisins de ceux où vécut notre héroïne, vers l'an 1550, AlphonsePiccolomini, duc de Monte Mariano, et Marco Sciarra dirigèrent avecsuccès des bandes armées qui, dans les environs d'Albano, bravaient lessoldats du pape alors fort braves. La ligne d'opération de ces fameuxchefs que le peuple admire encore s'étendait depuis le Pô et les maraisde Ravenne jusqu'aux bois qui alors couvraient le Vésuve. La forêt de laFaggiola, si célèbre par leurs exploits, située à cinq lieues de Rome,sur la route de Naples, était le quartier général de Sciarra, qui, sousle pontificat de Grégoire XIII, réunit quelquefois plusieurs milliers desoldats. L'histoire détaillée de cet illustre brigand serait incroyableaux yeux de la génération présente, en ce sens que jamais on ne voudraitcomprendre les motifs de ses actes. Il ne fut vaincu qu'en 1592.Lorsqu'il vit ses affaires dans un état désespéré, il traita avec larépublique de Venise et passa à son service avec ses soldats les plusdévoués ou les plus coupables, comme on voudra. Sur les réclamations dugouvernement romain, Venise, qui avait signé un traité avec Sciarra, lefit assassiner, et envoya ses braves soldats défendre l'île de Candiecontre les Turcs. Mais la sagesse vénitienne savait bien qu'une pestemeurtrière régnait à Candie, et en quelques jours les cinq cents soldatsque Sciarra avait amenés au service de la république furent réduits àsoixante-sept.

Cette forêt de la Faggiola, dont les arbres gigantesques couvrent unancien volcan, fut le dernier théâtre des exploits de Marco Sciarra.Tous les voyageurs vous diront que c'est le site le plus magnifique decette admirable campagne de Rome, dont l'aspect sombre semble fait pourla tragédie. Elle couronne de sa noire verdure les sommets du montAlbano.

C'est à une certaine éruption volcanique antérieure de bien des sièclesà la fondation de Rome que nous devons cette magnifique montagne. à uneépoque qui a précédé toutes les histoires, elle surgit au milieu de lavaste plaine qui s'étendait jadis entre les Apennins et la mer. Le MonteCavi, qui s'élève entouré par les sombres ombrages de la Faggiola, enest le point culminant; on l'aperçoit de partout, de Terracine etd'Ostie comme de Rome et de Tivoli, et c'est la montagne d'Albano,maintenant couverte de palais, qui, vers le midi, termine cet horizon deRome si célèbre parmi les voyageurs. Un couvent de moines noirs aremplacé, au sommet du Monte Cavi, le temple de Jupiter Férétrien, oùles peuples latins venaient sacrifier en commun et resserrer les liensd'une sorte de fédération religieuse. Protégé par l'ombrage dechâtaigniers magnifiques, le voyageur parvient, en quelques heures, auxblocs énormes que présentent les ruines du temple de Jupiter; mais sousces ombrages sombres, si délicieux dans ce climat, même aujourd'hui, levoyageur regarde avec inquiétude au fond de la forêt; il a peur desbrigands. Arrivé au sommet du Monte Cavi, on allume du feu dans lesruines du temple pour préparer les aliments. De ce point, qui dominetoute la campagne de Rome, on aperçoit, au couchant, la mer, qui sembleà deux pas, quoique à trois ou quatre lieues; on distingue les moindresbateaux; avec la plus faible lunette, on compte les hommes qui passent àNaples sur le bateau à vapeur. De tous les autres côtés, la vue s'étendsur une plaine magnifique qui se termine, au levant, par l'Apennin,au-dessus de Palestrine, et, au nord, par Saint-Pierre et les autresgrands édifices de Rome. Le Monte Cavi n'étant pas trop élevé, l'oeildistingue les moindres détails de ce pays sublime qui pourrait se passerd'illustration historique, et cependant chaque bouquet de bois, chaquepan de mur en ruine, aperçu dans la plaine ou sur les pentes de lamontagne, rappelle une de ces batailles si admirables par le patriotismeet la bravoure que raconte Tite-Live.

Encore de nos jours l'on peut suivre, pour arriver aux blocs énormes,restes du temple de Jupiter Férétrien, et qui servent de mur au jardindes moines noirs, la route triomphale parcourue jadis par les premiersrois de Rome. Elle est pavée de pierres taillées fort régulièrement; et,au milieu de la forêt de la Faggiola, on en trouve de longs fragments.

Au bord du cratère éteint qui, rempli maintenant d'une eau limpide, estdevenu le joli lac d'Albano de cinq à six milles de tour, siprofondément encaissé dans le rocher de lave, était située Albe, la mèrede Rome, et que la politique romaine détruisit dès le temps des premiersrois. Toutefois ses ruines existent encore. Quelques siècles plus tard,à un quart de lieue d'Albe, sur le versant de la montagne qui regarde lamer, s'est élevée Albano, la ville moderne; mais elle est séparée du lacpar un rideau de rochers qui cachent le lac à la ville et la ville aulac. Lorsqu'on l'aperçoit de la plaine, ses édifices blancs se détachentsur la verdure noire et profonde de la forêt si chère aux brigands et sisouvent nommée, qui couronne de toutes parts la montagne volcanique.

Albano, qui compte aujourd'hui cinq ou six mille habitants, n'en avaitpas trois mille en 1540, lorsque florissait, dans les premiers rangs dela noblesse, la puissante famille Campireali, dont nous allons raconterles malheurs.

Je traduis cette histoire de deux manuscrits volumineux, l'un romain, etl'autre de Florence. A mon grand péril, j'ai osé reproduire leur style,qui est presque celui de nos vieilles légendes. Le style si fin et simesuré de l'époque actuelle eût été, ce me semble, trop peu d'accordavec les actions racontées et surtout avec les réflexions des auteurs.Ils écrivaient vers l'an 1598. Je sollicite l'indulgence du lecteur etpour eux et pour moi.

II

«Après avoir écrit tant d'histoires tragiques, dit l'auteur du manuscritflorentin, je finirai par celle de toutes qui me fait le plus de peine àraconter. Je vais parler de cette fameuse abbesse du couvent de laVisitation à Castro, Hélène de Campireali, dont le procès et la mortdonnèrent tant à parler à la haute société de Rome et de l'Italie. Déjà,vers 1555, les brigands régnaient dans les environs de Rome, lesmagistrats étaient vendus aux familles puissantes. En l'année 1572, quifut celle du procès, Grégoire XIII, Buoncompagni, monta sur le trône desaint Pierre. Ce saint pontife réunissait toutes les vertusapostoliques; mais on a pu reprocher quelque faiblesse à songouvernement civil; il ne sut ni choisir des juges honnêtes, ni réprimerles brigands; il s'affligeait des crimes et ne savait pas les punir. Illui semblait qu'en infligeant la peine de mort il prenait sur lui uneresponsabilité terrible. Le résultat de cette manière de voir fut depeupler d'un nombre presque infini de brigands les routes qui conduisentà la ville éternelle. Pour voyager avec quelque sûreté, il fallait êtreami des brigands. La forêt de la Faggiola, à cheval sur la route deNaples par Albano, était depuis longtemps le quartier général d'ungouvernement ennemi de celui de Sa Sainteté, et plusieurs fois Rome futobligée de traiter, comme de puissance à puissance, avec Marco Sciarra,l'un des rois de la forêt. Ce qui faisait la force de ces brigands,c'est qu'ils étaient aimés des paysans leurs voisins.

«Cette jolie ville d'Albano, si voisine du quartier général desbrigands, vit naître, en 1542, Hélène de Campireali. Son père passaitpour le patricien le plus riche du pays, et, en cette qualité, il avaitépousé Victoire Carafa, qui possédait de grandes terres dans le royaumede Naples. Je pourrais citer quelques vieillards qui vivent encore, etont fort bien connu Victoire Carafa et sa fille. Victoire fut un modèlede prudence et d'esprit; mais, malgré tout son génie, elle ne putprévenir la ruine de sa famille. Chose singulière! Les malheurs affreuxqui vont former le triste sujet de mon récit ne peuvent, ce me semble,être attribués, en particulier, à aucun des acteurs que je vaisprésenter au lecteur: je vois des malheureux, mais, en vérité, je nepuis trouver des coupables. L'extrême beauté et l'âme si tendre de lajeune Hélène étaient deux grands périls pour elle, et font l'excuse deJules Branciforte, son amant, tout comme le manque absolu d'esprit demonsignor Cittadini, évêque de Castro, peut aussi l'excuser jusqu'à uncertain point. Il avait dû son avancement rapide dans la carrière deshonneurs ecclésiastiques à l'honnêteté de sa conduite, et surtout à lamine la plus noble et à la figure la plus régulièrement belle que l'onpût rencontrer. Je trouve écrit de lui qu'on ne pouvait le voir sansl'aimer.

«Comme je ne veux flatter personne, je ne dissimulerai point qu'un saintmoine du couvent de Monte Cavi, qui souvent avait été surpris, dans sacellule, élevé à plusieurs pieds au-dessus du sol, comme saint Paul,sans que rien autre que la grâce divine pût le soutenir dans cetteposition extraordinaire[3], avait prédit au seigneur de Campireali que safamille s'éteindrait avec lui, et qu'il n'aurait que deux enfants, quitous deux périraient de mort violente. Ce fut à cause de cetteprédiction qu'il ne put trouver à se marier dans le pays et qu'il allachercher fortune à Naples, où il eut le bonheur de trouver de grandsbiens et une femme capable, par son génie, de changer sa mauvaisedestinée, si toutefois une telle chose eût été possible. Ce seigneur deCampireali passait pour fort honnête homme et faisait de grandescharités; mais il n'avait nul esprit, ce qui fit que peu à peu il seretira du séjour de Rome, et finit par passer presque toute l'année dansson palais d'Albano. Il s'adonnait à la culture de ses terres, situéesdans cette plaine si riche qui s'étend entre la ville et la mer. Par lesconseils de sa femme, il fit donner l'éducation la plus magnifique à sonfils Fabio, jeune homme très fier de sa naissance, et à sa fille Hélène,qui fut un miracle de beauté, ainsi qu'on peut le voir encore par sonportrait, qui existe dans la collection Farnèse. Depuis que j'aicommencé à écrire son histoire, je suis allé au palais Farnèse pourconsidérer l'enveloppe mortelle que le ciel avait donnée à cette femme,dont la fatale destinée fit tant de bruit de son temps, et occupe mêmeencore la mémoire des hommes. La forme de la tête est un ovale allongé,le front est très grand, les cheveux sont d'un blond foncé. L'air de saphysionomie est plutôt gai; elle avait de grands yeux d'une expressionprofonde, et des sourcils châtains formant un arc parfaitement dessiné.Les lèvres sont fort minces, et l'on dirait que les contours de labouche ont été dessinés par le fameux peintre Corrège. Considérée aumilieu des portraits qui l'entourent à la galerie Farnèse, elle a l'aird'une reine. Il est bien rare que l'air gai soit joint à la majesté.

[3] Encore aujourd'hui, cette position singulière est regardée, par le peuple de la campagne de Rome, comme un signe certain de sainteté. Vers l'an 1826, un moine d'Albano fut aperçu plusieurs fois soulevé de terre par la grâce divine. On lui attribua de nombreux miracles; on accourait de vingt lieues à la ronde pour recevoir sa bénédiction; des femmes, appartenant aux premières classes de la société, l'avaient vu se tenant, dans sa cellule, à trois pieds de terre. Tout à coup il disparut.

«Après avoir passé huit années entières, comme pensionnaire au couventde la Visitation de la ville de Castro, maintenant détruite, où l'onenvoyait, dans ce temps-là, les filles de la plupart des princesromains, Hélène revint dans sa patrie, mais ne quitta point le couventsans faire offrande d'un calice magnifique au grand autel de l'église. Apeine de retour dans Albano, son père fit venir de Rome, moyennant unepension considérable, le célèbre poète Cechino, alors fort âgé; il ornala mémoire d'Hélène des plus beaux vers du divin Virgile, de Pétrarque,de l'Arioste et du Dante, ses fameux élèves.»

Ici le traducteur est obligé de passer une longue dissertation sur lesdiverses parts de gloire que le seizième siècle faisait à ces grandspoètes. Il paraîtrait qu'Hélène savait le latin. Les vers qu'on luifaisait apprendre parlaient d'amour, et d'un amour qui nous sembleraitbien ridicule, si nous le rencontrions en 1839; je veux dire l'amourpassionné qui se nourrit de grands sacrifices, ne peut subsisterqu'environné de mystère, et se trouve toujours voisin des plus affreuxmalheurs.

Tel était l'amour que sut inspirer à Hélène, à peine âgée de dix-septans, Jules Branciforte. C'était un de ses voisins, fort pauvre; ilhabitait une chétive maison bâtie dans la montagne, à un quart de lieuede la ville, au milieu des ruines d'Albe et sur les bords du précipicede cent cinquante pieds, tapissé de verdure, qui entoure le lac. Cettemaison, qui touchait aux sombres et magnifiques ombrages de la forêt dela Faggiola, a depuis été démolie, lorsqu'on a bâti le couvent dePalazzuola. Ce pauvre jeune homme n'avait pour lui que son air vif etleste, et l'insouciance non jouée avec laquelle il supportait samauvaise fortune. Tout ce que l'on pouvait dire de mieux en sa faveur,c'est que sa figure était expressive sans être belle. Mais il passaitpour avoir bravement combattu sous les ordres du prince Colonne et parmises bravi, dans deux ou trois entreprises fort dangereuses. Malgré sapauvreté, malgré l'absence de beauté, il n'en possédait pas moins, auxyeux de toutes les jeunes filles d'Albano, le coeur qu'il eût été leplus flatteur de conquérir. Bien accueilli partout, Jules Branciforten'avait eu que des amours faciles, jusqu'au moment où Hélène revint ducouvent de Castro. «Lorsque, peu après, le grand poète Cechino setransporta de Rome au palais Campireali, pour enseigner les belleslettres à cette jeune fille, Jules, qui le connaissait, lui adressa unepièce de vers latins sur le bonheur qu'avait sa vieillesse de voir de sibeaux yeux s'attacher sur les siens, et une âme si pure êtreparfaitement heureuse quand il daignait approuver ses pensées. Lajalousie et le dépit des jeunes filles auxquelles Jules faisaitattention avant le retour d'Hélène rendirent bientôt inutiles toutes lesprécautions qu'il employait pour cacher une passion naissante, etj'avouerai que cet amour entre un jeune homme de vingt-deux ans et unefille de dix-sept fut conduit d'abord d'une façon que la prudence nesaurait approuver. Trois mois ne s'étaient pas écoulés lorsque leseigneur de Campireali s'aperçut que Jules Branciforte passait tropsouvent sous les fenêtres de son palais (que l'on voit encore vers lemilieu de la grande rue qui monte vers le lac).»

La franchise et la rudesse, suites naturelles de la liberté quesouffrent les républiques, et l'habitude des passions franches, nonencore réprimées par les moeurs de la monarchie, se montrent à découvertdans la première démarche du seigneur de Campireali. Le jour même où ilfut choqué des fréquentes apparitions du jeune Branciforte, ill'apostropha en ces termes:

«Comment oses-tu bien passer ainsi sans cesse devant ma maison, etlancer des regards impertinents sur les fenêtres de ma fille, toi quin'as pas même d'habits pour te couvrir? Si je ne craignais que madémarche ne fût mal interprétée des voisins, je te donnerais troissequins d'or, et tu irais à Rome acheter une tunique plus convenable. Aumoins ma vue et celle de ma fille ne seraient plus si souvent offenséespar l'aspect de tes haillons.»

Le père d'Hélène exagérait sans doute: les habits du jeune Branciforten'étaient point des haillons, ils étaient faits avec des matériaux fortsimples; mais, quoique fort propres et souvent brossés, il faut avouerque leur aspect annonçait un long usage. Jules eut l'âme si profondémentnavrée par les reproches du seigneur de Campireali, qu'il ne parut plusde jour devant sa maison.

Comme nous l'avons dit, les deux arcades, débris d'un aqueduc antique,qui servaient de murs principaux à la maison bâtie par le père deBranciforte, et par lui laissée à son fils, n'étaient qu'à cinq ou sixcents pas d'Albano. Pour descendre de ce lieu élevé à la ville moderne,Jules était obligé de passer devant le palais Campireali; Hélèneremarqua bientôt l'absence de ce jeune homme singulier, qui, au dire deses amies, avait abandonné toute autre relation pour se consacrer enentier au bonheur qu'il semblait trouver à la regarder.

Un soir d'été, vers minuit, la fenêtre d'Hélène était ouverte, la jeunefille respirait la brise de mer qui se fait fort bien sentir sur lacolline d'Albano, quoique cette ville soit séparée de la mer par uneplaine de trois lieues. La nuit était sombre, le silence profond; on eûtentendu tomber une feuille. Hélène, appuyée sur sa fenêtre, pensaitpeut-être à Jules, lorsqu'elle entrevit quelque chose comme l'ailesilencieuse d'un oiseau de nuit qui passait doucement tout contre safenêtre. Elle se retira effrayée. L'idée ne lui vint point que cet objetpût être présenté par quelque passant: le second étage du palais où setrouvait sa fenêtre était à plus de cinquante pieds de terre. Tout àcoup, elle crut reconnaître un bouquet dans cette chose singulière qui,au milieu d'un profond silence, passait et repassait devant la fenêtresur laquelle elle était appuyée; son coeur battit avec violence. Cebouquet lui sembla fixé à l'extrémité de deux ou trois de ces cannes,espèce de grands joncs, assez semblables au bambou, qui croissent dansla campagne de Rome, et donnent des tiges de vingt à trente pieds. Lafaiblesse des cannes et la brise assez forte faisaient que Jules avaitquelque difficulté à maintenir son bouquet exactement vis-à-vis lafenêtre où il supposait qu'Hélène pouvait se trouver, et d'ailleurs, lanuit était tellement sombre, que de la rue l'on ne pouvait rienapercevoir à une telle hauteur. Immobile devant sa fenêtre, Hélène étaitprofondément agitée. Prendre ce bouquet, n'était-ce pas un aveu? Ellen'éprouvait d'ailleurs aucun des sentiments qu'une aventure de ce genreferait naître, de nos jours, chez une jeune fille de la haute société,préparée à la vie par une belle éducation. Comme son père et son frèreFabio étaient dans la maison, sa première pensée fut que le moindrebruit serait suivi d'un coup d'arquebuse dirigé sur Jules; elle eutpitié du danger que courait ce pauvre jeune homme. Sa seconde pensée futque, quoiqu'elle le connût encore bien peu, il était pourtant l'être aumonde qu'elle aimait le mieux après sa famille. Enfin, après quelquesminutes d'hésitation, elle prit le bouquet, et, en touchant les fleursdans l'obscurité profonde, elle sentit qu'un billet était attaché à latige d'une fleur; elle courut sur le grand escalier pour lire ce billetà la lueur de la lampe qui veillait devant l'image de la Madone.«Imprudente! se dit-elle lorsque les premières lignes l'eurent faitrougir de bonheur, si l'on me voit, je suis perdue, et ma famillepersécutera à jamais ce pauvre jeune homme.» Elle revint dans sa chambreet alluma sa lampe. Ce moment fut délicieux pour Jules, qui, honteux desa démarche et comme pour se cacher même dans la profonde nuit, s'étaitcollé au tronc énorme d'un de ces chênes verts aux formes bizarres quiexistent encore aujourd'hui vis-à-vis le palais Campireali.

Dans sa lettre, Jules racontait avec la plus parfaite simplicité laréprimande hurlante qui lui avait été adressée par le père d'Hélène. «Jesuis pauvre, il est vrai, continuait-il, et vous vous figurerezdifficilement tout l'excès de ma pauvreté. Je n'ai que ma maison quevous avez peut-être remarquée sous les ruines de l'aqueduc d'Albe;autour de la maison se trouve un jardin que je cultive moi-même, et dontles herbes me nourrissent. Je possède encore une vigne qui est afferméetrente écus par an. Je ne sais, en vérité, pourquoi je vous aime;certainement je ne puis pas vous proposer de venir partager ma misère.Et cependant, si vous ne m'aimez point, la vie n'a plus aucun prix pourmoi; il est inutile de vous dire que je la donnerais mille fois pourvous. Et cependant, avant votre retour du couvent, cette vie n'étaitpoint infortunée: au contraire, elle était remplie des rêveries les plusbrillantes. Ainsi je puis dire que la vue du bonheur m'a rendumalheureux. Certes, alors personne au monde n'eût osé m'adresser lespropos dont votre père m'a flétri; mon poignard m'eût fait promptejustice. Alors, avec mon courage et mes armes, je m'estimais l'égal detout le monde; rien ne me manquait. Maintenant tout est bien changé: jeconnais la crainte. C'est trop écrire; peut-être me méprisez-vous. Si,au contraire, vous avez quelque pitié de moi, malgré les pauvres habitsqui me couvrent, vous remarquerez que tous les soirs, lorsque minuitsonne au couvent des Capucins au sommet de la colline, je suis cachésous le grand chêne, vis-à-vis la fenêtre que je regarde sans cesse,parce que je suppose qu'elle est celle de votre chambre. Si vous ne meméprisez pas comme le fait votre père, jetez-moi une des fleurs dubouquet, mais prenez garde qu'elle ne soit entraînée sur une descorniches ou sur un des balcons de votre palais.»

Cette lettre fut lue plusieurs fois; peu à peu les yeux d'Hélène seremplirent de larmes; elle considérait avec attendrissement cemagnifique bouquet dont les fleurs étaient liées avec un fil de soietrès fort. Elle essaya d'arracher une fleur mais ne put en venir à bout;puis elle fut saisie d'un remords. Parmi les jeunes filles de Rome,arracher une fleur, mutiler d'une façon quelconque un bouquet donné parl'amour, c'est s'exposer à faire mourir cet amour. Elle craignait queJules ne s'impatientât, elle courut à sa fenêtre; mais, en y arrivant,elle songea tout à coup qu'elle était trop bien vue, la lamperemplissait la chambre de lumière. Hélène ne savait plus quel signe ellepouvait se permettre; il lui semblait qu'il n'en était aucun qui ne dîtbeaucoup trop.

Honteuse, elle rentra dans sa chambre en courant. Mais le temps sepassait; tout à coup, il lui vint une idée qui la jeta dans un troubleinexprimable: Jules allait croire que, comme son père, elle méprisait sapauvreté! Elle vit un petit échantillon de marbre précieux déposé sur latable, elle le noua dans son mouchoir, et jeta ce mouchoir au pied duchêne vis-à-vis sa fenêtre. Ensuite, elle fit signe qu'on s'éloignât;elle entendit Jules lui obéir; car, en s'en allant, il ne cherchait plusà dérober le bruit de ses pas. Quand il eut atteint le sommet de laceinture de rochers qui sépare le lac des dernières maisons d'Albano,elle l'entendit chanter des paroles d'amour; elle lui fit des signesd'adieu, cette fois moins timides, puis se mit à relire sa lettre.

Le lendemain et les jours suivants, il y eut des lettres et desentrevues semblables; mais, comme tout se remarque dans un villageitalien, et qu'Hélène était de bien loin le parti le plus riche du pays,le seigneur de Campireali fut averti que tous les soirs, après minuit,on apercevait de la lumière dans la chambre de sa fille; et, chose bienautrement extraordinaire, la fenêtre était ouverte, et même Hélène s'ytenait comme si elle n'eût éprouvé aucune crainte des zinzare (sorte decousins, extrêmement incommodes et qui gâtent fort les belles soirées dela campagne de Rome. Ici je dois de nouveau solliciter l'indulgence dulecteur. Lorsque l'on est tenté de connaître les usages des paysétrangers, il faut s'attendre à des idées bien saugrenues, biendifférentes des nôtres). Le seigneur de Campireali prépara son arquebuseet celle de son fils. Le soir, comme onze heures trois quarts sonnaient,il avertit Fabio, et tous les deux se glissèrent, en faisant le moins debruit possible, sur un grand balcon de pierre qui se trouvait au premierétage du palais, précisément sous la fenêtre d'Hélène. Les piliersmassifs de la balustrade en pierre les mettaient à couvert jusqu'à laceinture des coups d'arquebuse qu'on pourrait leur tirer du dehors.Minuit sonna: le père et le fils entendirent bien quelque bruit sous lesarbres qui bordaient la rue vis-à-vis leur palais; mais, ce qui lesremplit d'étonnement, il ne parut pas de lumière à la fenêtre d'Hélène.Cette fille, si simple jusqu'ici et qui semblait un enfant à la vivacitéde ses mouvements, avait changé de caractère depuis qu'elle aimait. Ellesavait que la moindre imprudence compromettrait la vie de son amant; siun seigneur de l'importance de son père tuait un pauvre homme tel queJules Branciforte, il en serait quitte pour disparaître pendant troismois, qu'il irait passer à Naples; pendant ce temps, ses amis de Romearrangeraient l'affaire, et tout se terminerait par l'offrande d'unelampe d'argent de quelques centaines d'écus à l'autel de la Madone alorsà la mode. Le matin, au déjeuner, Hélène avait vu à la physionomie deson père qu'il avait un grand sujet de colère, et, à l'air dont il laregardait quand il croyait n'être pas remarqué, elle pensa qu'elleentrait pour beaucoup dans cette colère. Aussitôt, elle alla jeter unpeu de poussière sur les bois des cinq arquebuses magnifiques que sonpère tenait suspendues auprès de son lit. Elle couvrit également d'unelégère couche de poussière ses poignards et ses épées. Toute la journéeelle fut d'une gaieté folle, elle parcourait sans cesse la maison duhaut en bas; à chaque instant, elle s'approchait des fenêtres, bienrésolue de faire à Jules un signe négatif, si elle avait le bonheur del'apercevoir. Mais elle n'avait garde: le pauvre garçon avait été siprofondément humilié par l'apostrophe du riche seigneur de Campireali,que de jour il ne paraissait jamais dans Albano; le devoir seul l'yamenait le dimanche pour la messe de la paroisse. La mère d'Hélène, quil'adorait et ne savait lui rien refuser, sortit trois fois avec elle cejour-là, mais ce fut en vain: Hélène n'aperçut point Jules. Elle étaitau désespoir. Que devint-elle lorsque, allant visiter sur le soir lesarmes de son père, elle vit que deux arquebuses avaient été chargées, etque presque tous les poignards et épées avaient été maniés! Elle ne futdistraite de sa mortelle inquiétude que par l'extrême attention qu'elledonnait au soin de paraître ne se douter de rien. En se retirant à dixheures du soir, elle ferma à clef la porte de sa chambre, qui donnaitdans l'antichambre de sa mère, puis elle se tint collée à sa fenêtre etcouchée sur le sol, de façon à ne pouvoir pas être perçue du dehors.Qu'on juge de l'anxiété avec laquelle elle entendit sonner les heures;il n'était plus question des reproches qu'elle se faisait souvent sur larapidité avec laquelle elle s'était attachée à Jules, ce qui pouvait larendre moins digne d'amour à ses yeux. Cette journée-là avança plus lesaffaires du jeune homme que six mois de constance et de protestations.«À quoi bon mentir? se disait Hélène. Est-ce que je ne l'aime pas detoute mon âme?»

A onze heures et demie, elle vit fort bien son père et son frère seplacer en embuscade sur le grand balcon de pierre au-dessous de safenêtre. Deux minutes après que minuit eut sonné au couvent desCapucins, elle entendit fort bien aussi les pas de son amant, quis'arrêta sous le grand chêne; elle remarqua avec joie que son père etson frère semblaient n'avoir rien entendu: il fallait l'anxiété del'amour pour distinguer un bruit aussi léger.

«Maintenant, se dit-elle, ils vont me tuer, mais il faut à tout prixqu'ils ne surprennent pas la lettre de ce soir; ils persécuteraient àjamais ce pauvre Jules.» Elle fit un signe de croix et, se retenantd'une main au balcon de fer de sa fenêtre, elle se pencha au dehors,s'avançant autant que possible dans la rue. Un quart de minute nes'était pas écoulé lorsque le bouquet, attaché comme de coutume à lalongue canne, vint frapper sur son bras. Elle saisit le bouquet; mais,en l'arrachant vivement à la canne sur l'extrémité de laquelle il étaitfixé, elle fit frapper cette canne contre le balcon en pierre. Al'instant partirent deux coups d'arquebuse suivis d'un silence parfait.Son frère Fabio, ne sachant pas trop, dans l'obscurité, si ce quifrappait violemment le balcon n'était pas une corde à l'aide de laquelleJules descendait de chez sa soeur, avait fait feu sur son balcon; lelendemain, elle trouva la marque de la balle, qui s'était aplatie sur lefer. Le seigneur de Campireali avait tiré dans la rue, au bas du balconde pierre, car Jules avait fait quelque bruit en retenant la canne prêteà tomber. Jules, de son côté, entendant du bruit au-dessus de sa tête,avait deviné ce qui allait suivre et s'était mis à l'abri sous lasaillie du balcon.

Fabio rechargea rapidement son arquebuse, et, quoi que son père pût luidire, courut au jardin de la maison, ouvrit sans bruit une petite portequi donnait sur une rue voisine, et ensuite s'en vint, à pas de loup,examiner un peu les gens qui se promenaient sous le balcon du palais. Ace moment, Jules, qui ce soir-là était bien accompagné, se trouvait àvingt pas de lui, collé contre un arbre. Hélène, penchée sur son balconet tremblante pour son amant, entama aussitôt une conversation à trèshaute voix avec son frère, qu'elle entendait dans la rue; elle luidemanda s'il avait tué les voleurs.

—Ne croyez pas que je sois dupe de votre ruse scélérate! lui criacelui-ci de la rue, qu'il arpentait en tous sens, mais préparez voslarmes, je vais tuer l'insolent qui ose s'attaquer à votre fenêtre.

Ces paroles étaient à peine prononcées qu'Hélène entendit sa mèrefrapper à la porte de sa chambre.

Hélène se hâta d'ouvrir, en disant qu'elle ne concevait pas commentcette porte se trouvait fermée.

—Pas de comédie avec moi, mon cher ange, lui dit sa mère, ton père estfurieux et te tuera peut-être: viens te placer avec moi dans mon lit;et, si tu as une lettre, donne-la-moi, je la cacherai.

Hélène lui dit:

—Voilà le bouquet, la lettre est cachée entre les fleurs.

A peine la mère et la fille étaient-elles au lit, que le seigneurCampireali rentra dans la chambre de sa femme, il revenait de sonoratoire, qu'il était allé visiter, et où il avait tout renversé. Ce quifrappa Hélène, c'est que son père, pâle comme un spectre, agissait aveclenteur et comme un homme qui a parfaitement pris son parti. «Je suismorte!» se dit Hélène.

—Nous nous réjouissons d'avoir des enfants, dit son père en passantprès du lit de sa femme pour aller à la chambre de sa fille, tremblantde fureur, mais affectant un sang-froid parfait; nous nous réjouissonsd'avoir des enfants, nous devrions répandre des larmes de sang plutôtquand ces enfants sont des filles. Grand Dieu! Est-il bien possible!Leur légèreté peut enlever l'honneur à tel homme qui, depuis soixanteans, n'a pas donné la moindre prise sur lui.

En disant ces mots, il passa dans la chambre de sa fille.

—Je suis perdue, dit Hélène à sa mère, les lettres sont sous lepiédestal du crucifix, à côté de la fenêtre.

Aussitôt, la mère sauta hors du lit, et courut après son mari: elle semit à lui crier les plus mauvaises raisons possibles, afin de faireéclater sa colère: elle y réussit complètement. Le vieillard devintfurieux, il brisait tout dans la chambre de sa fille; mais la mère putenlever les lettres sans être aperçue. Une heure après, quand leseigneur de Campireali fut rentré dans sa chambre à côté de celle de safemme, et tout étant tranquille dans la maison, la mère dit à safille:—Voilà tes lettres, je ne veux pas les lire, tu vois ce qu'ellesont failli nous coûter! A ta place, je les brûlerais. Adieu,embrasse-moi.

Hélène rentra dans sa chambre, fondant en larmes; il lui semblait que,depuis ces paroles de sa mère, elle n'aimait plus Jules. Puis elle seprépara à brûler ses lettres; mais, avant de les anéantir, elle ne puts'empêcher de les relire. Elle les relut tant et si bien, que le soleilétait déjà haut dans le ciel quand enfin elle se détermina à suivre unconseil salutaire.

Le lendemain, qui était un dimanche, Hélène s'achemina vers la paroisseavec sa mère; par bonheur, son père ne les suivit pas. La premièrepersonne qu'elle aperçut dans l'église, ce fut Jules Branciforte. D'unregard elle s'assura qu'il n'était point blessé. Son bonheur fut aucomble; les événements de la nuit étaient à mille lieues de sa mémoire.Elle avait préparé cinq ou six petits billets tracés sur des chiffons devieux papier souillés avec de la terre détrempée d'eau, et tels qu'onpeut en trouver sur les dalles d'une église; ces billets contenaienttous le même avertissement:

«Ils avaient tout découvert, excepté son nom. Qu'il ne reparaisse plusdans la rue; on viendra ici souvent.»

Hélène laissa tomber un de ces lambeaux de papier; un regard avertitJules, qui ramassa et disparut. En rentrant chez elle, une heure après,elle trouva sur le grand escalier du palais un fragment de papier quiattira ses regards par sa ressemblance exacte avec ceux dont elles'était servie le matin. Elle s'en empara, sans que sa mère elle-mêmes'aperçût de rien; elle y lut:

«Dans trois jours il reviendra de Rome, où il est forcé d'aller. Onchantera en plein jour, les jours de marché, au milieu du tapage despaysans, vers dix heures.»

Ce départ pour Rome parut singulier à Hélène. «Est-ce qu'il craint lescoups d'arquebuse de mon frère?» se disait-elle tristement. L'amourpardonne tout, excepté l'absence volontaire; c'est qu'elle est le piredes supplices. Au lieu de se passer dans une douce rêverie et d'êtretout occupée à peser les raisons qu'on a d'aimer son amant, la vie estagitée par des doutes cruels. «Mais, après tout, puis-je croire qu'il nem'aime plus?» se disait Hélène pendant les trois longues journées quedura l'absence de Branciforte. Tout à coup ses chagrins furent remplacéspar une joie folle: le troisième jour, elle le vit paraître en pleinmidi, se promenant dans la rue devant le palais de son père. Il avaitdes habillements neufs et presque magnifiques. Jamais la noblesse de sadémarche et la naïveté gaie et courageuse de sa physionomie n'avaientéclaté avec plus d'avantage; jamais aussi, avant ce jour-là, on n'avaitparlé si souvent dans Albano de la pauvreté de Jules. C'étaient leshommes et surtout les jeunes gens qui répétaient ce mot cruel; lesfemmes et surtout les jeunes filles ne tarissaient pas en éloges de sabonne mine.

Jules passa toute la journée à se promener par la ville; il semblait sedédommager des mois de réclusion auxquels sa pauvreté l'avait condamné.Comme il convient à un homme amoureux, Jules était bien armé sous satunique neuve. Outre sa dague et son poignard, il avait mis son giacco(sorte de gilet long en mailles de fil de fer, fort incommode à porter,mais qui guérissait ces coeurs italiens d'une triste maladie, dont en cesiècle-là on éprouvait sans cesse les atteintes poignantes, je veuxparler de la crainte d'être tué au détour de la rue par un des ennemisqu'on se connaissait). Ce jour-là, Jules espérait entrevoir Hélène, et,d'ailleurs, il avait quelque répugnance à se trouver seul avec lui-mêmedans sa maison solitaire: voici pourquoi. Ranuce, un ancien soldat deson père, après avoir fait dix campagnes avec lui dans les troupes dedivers condottieri, et, en dernier lieu, dans celles de Marco Sciarra,avait suivi son capitaine lorsque ses blessures forcèrent celui-ci à seretirer. Le capitaine Branciforte avait des raisons pour ne pas vivre àRome: il était exposé à y rencontrer les fils d'hommes qu'il avait tués;même dans Albano, il ne se souciait pas de se mettre tout à fait à lamerci de l'autorité régulière. Au lieu d'acheter ou de louer une maisondans la ville, il aima mieux en bâtir une située de façon à voir venirde loin les visiteurs. Il trouva dans les ruines d'Albe une positionadmirable: on pouvait sans être aperçu par les visiteurs indiscrets, seréfugier dans la forêt où régnait son ancien ami et patron, le princeFabrice Colonna. Le capitaine Branciforte se moquait fort de l'avenir deson fils. Lorsqu'il se retira du service, âgé de cinquante ansseulement, mais criblé de blessures, il calcula qu'il pourrait vivreencore quelque dix ans, et, sa maison bâtie, dépensa chaque année ledixième de ce qu'il avait amassé dans les pillages des villes etvillages auxquels il avait eu l'honneur d'assister.

Il acheta la vigne qui rendait trente écus de rente à son fils, pourrépondre à la mauvaise plaisanterie d'un bourgeois d'Albano, qui luiavait dit, un jour qu'il disputait avec emportement sur les intérêts etl'honneur de la ville, qu'il appartenait, en effet, à un aussi richepropriétaire que lui de donner des conseils aux anciens d'Albano. Lecapitaine acheta la vigne, et annonça qu'il en achèterait bien d'autrespuis, rencontrant le mauvais plaisant dans un lieu solitaire, il le tuad'un coup de pistolet.

Après huit années de ce genre de vie, le capitaine mourut; son aide decamp Ranuce adorait Jules; toutefois, fatigué de l'oisiveté, il repritdu service dans la troupe du prince Colonna. Souvent il venait voir sonfils Jules, c'était le nom qu'il lui donnait, et, à la veille d'unassaut périlleux que le prince devait soutenir dans sa forteresse de laPetrella, il avait emmené Jules combattre avec lui. Le voyant fortbrave:

—Il faut que tu sois fou, lui dit-il, et de plus bien dupe, pour vivreauprès d'Albano comme le dernier et le plus pauvre de ses habitants,tandis qu'avec ce que je te vois faire et le nom de ton père tu pourraisêtre parmi nous un brillant soldat d'aventure, et de plus faire tafortune.

Jules fut tourmenté par ces paroles; il savait le latin montré par unprêtre; mais son père s'étant toujours moqué de tout ce que disait leprêtre au delà du latin, il n'avait absolument aucune instruction. Enrevanche, méprisé pour sa pauvreté, isolé dans sa maison solitaire, ils'était fait un certain bon sens qui, par sa hardiesse, aurait étonnéles savants. Par exemple, avant d'aimer Hélène, et sans savoir pourquoi,il adorait la guerre, mais il avait de la répugnance pour le pillage,qui, aux yeux de son père le capitaine et de Ranuce, était comme lapetite pièce destinée à faire rire, qui suit la noble tragédie. Depuisqu'il aimait Hélène, ce bon sens acquis par ses réflexions solitairesfaisait le supplice de Jules. Cette âme, si insouciante jadis, n'osaitconsulter personne sur ses doutes, elle était remplie de passion et demisère. Que ne dirait pas le seigneur de Campireali s'il le savaitsoldat d'aventure? Ce serait pour le coup qu'il lui adresserait desreproches fondés! Jules avait toujours compté sur le métier de soldat,comme sur une ressource assurée pour le temps où il aurait dépensé leprix des chaînes d'or et autres bijoux qu'il avait trouvés dans lacaisse de fer de son père. Si Jules n'avait aucun scrupule à enlever,lui si pauvre, la fille du riche seigneur de Campireali, c'est qu'en cetemps-là les pères disposaient de leurs biens après eux comme bon leursemblait, et le seigneur de Campireali pouvait fort bien laisser milleécus à sa fille pour toute fortune. Un autre problème tenaitl'imagination de Jules profondément occupée: 1° dans quelle villeétablirait-il la jeune Hélène après l'avoir épousée et enlevée à sonpère? 2° Avec quel argent la ferait-il vivre?

Lorsque le seigneur de Campireali lui adressa le reproche sanglantauquel il avait été tellement sensible, Jules fut pendant deux jours enproie à la rage et à la douleur la plus vive: il ne pouvait se résoudreni à tuer le vieillard insolent, ni à le laisser vivre. Il passait lesnuits entières à pleurer; enfin il résolut de consulter Ranuce, le seulami qu'il eût au monde; mais cet ami le comprendrait-il? Ce fut en vainqu'il chercha Ranuce dans toute la forêt de la Faggiola, il fut obligéd'aller sur la route de Naples, au delà de Velletri, où Ranucecommandait une embuscade: il y attendait, en nombreuse compagnie, Ruizd'Avalos, général espagnol, qui se rendait à Rome par terre, sans serappeler que naguère, en nombreuse compagnie, il avait parlé avec méprisdes soldats d'aventure de la compagnie Colonna. Son aumônier lui rappelafort à propos cette petite circonstance, et Ruiz d'Avalos prit le partide faire armer une barque et de venir à Rome par mer.

Dès que le capitaine Ranuce eut entendu le récit de Jules:

—Décris-moi exactement, lui dit-il, la personne de ce seigneur deCampireali, afin que son imprudence ne coûte pas la vie à quelque bonhabitant d'Albano. Dès que l'affaire qui nous retient ici sera terminéepar oui ou par non, tu te rendras à Rome, où tu auras soin de te montrerdans les hôtelleries et autres lieux publics, à toutes les heures de lajournée; il ne faut pas que l'on puisse te soupçonner à cause de tonamour pour la fille.

Jules eut beaucoup de peine à calmer la colère de l'ancien compagnon deson père. Il fut obligé de se fâcher.

—Crois-tu que je demande ton épée? Lui dit-il enfin. Apparemment que,moi aussi, j'ai une épée! Je te demande un conseil sage.

Ranuce finissait tous ses discours par ces paroles:

—Tu es jeune, tu n'as pas de blessures; l'insulte a été publique: or,un homme déshonoré est méprisé même des femmes.

Jules lui dit qu'il désirait réfléchir encore sur ce que voulait soncoeur, et, malgré les instances de Ranuce, qui prétendait absolumentqu'il prît part à l'attaque de l'escorte du général espagnol, où,disait-il, il y aurait de l'honneur à acquérir, sans compter lesdoublons, Jules revint seul à sa petite maison. C'est là que la veilledu jour où le seigneur de Campireali lui tira un coup d'arquebuse, ilavait reçu Ranuce et son caporal, de retour des environs de Velletri.Ranuce employa la force pour voir la petite caisse de fer où son patron,le capitaine Branciforte, enfermait jadis les chaînes d'or et autresbijoux dont il ne jugeait pas à propos de dépenser la valeur aussitôtaprès une expédition. Ranuce y trouva deux écus.

—Je te conseille de te faire moine, dit-il à Jules, tu en as toutes lesvertus: l'amour de la pauvreté, en voici la preuve; l'humilité, tu telaisses vilipender en pleine rue par un richard d'Albano; il ne temanque plus que l'hypocrisie et la gourmandise.

Ranuce mit de force cinquante doublons dans la cassette de fer.

—Je te donne ma parole, dit-il à Jules, que si d'ici à un mois leseigneur Campireali n'est pas enterré avec tous les honneurs dus à sanoblesse et à son opulence, mon caporal ici présent viendra avec trentehommes démolir ta petite maison et brûler tes pauvres meubles. Il nefaut pas que le fils du capitaine Branciforte fasse une mauvaise figureen ce monde, sous prétexte d'amour.

Lorsque le seigneur de Campireali et son fils tirèrent les deux coupsd'arquebuse, Ranuce et le caporal avaient pris position sous le balconde pierre, et Jules eut toutes les peines du monde à les empêcher detuer Fabio, ou du moins de l'enlever, lorsque celui-ci fit une sortieimprudente en passant par le jardin, comme nous l'avons raconté en sonlieu. La raison qui calma Ranuce fut celle-ci: il ne faut pas tuer unjeune homme qui peut devenir quelque chose et se rendre utile, tandisqu'il y a un vieux pécheur plus coupable que lui, et qui n'est plus bonqu'à enterrer.

Le lendemain de cette aventure, Ranuce s'enfonça dans la forêt, et Julespartit pour Rome. La joie qu'il eut d'acheter de beaux habits avec lesdoublons que Ranuce lui avait donnés était cruellement altérée par cetteidée bien extraordinaire pour son siècle, et qui annonçait les hautesdestinées auxquelles il parvint dans la suite; il se disait: Il fautqu'Hélène connaisse qui je suis. Tout autre homme de son âge et de sontemps n'eût songé qu'à jouir de son amour et à enlever Hélène, sanspenser en aucune façon à ce qu'elle deviendrait six mois après, pas plusqu'à l'opinion qu'elle pourrait garder de lui.

De retour dans Albano, et l'après-midi même du jour où Jules étalait àtous les yeux les beaux habits qu'il avait rapportés de Rome, il sut parle vieux Scotti, son ami, que Fabio était sorti de la ville à cheval,pour aller à trois lieues de là à une terre que son père possédait dansla plaine, sur le bord de la mer. Plus tard, il vit le seigneurCampireali prendre, en compagnie de deux prêtres, le chemin de lamagnifique allée de chênes verts qui couronne le bord du cratère au fondduquel s'étend le lac d'Albano. Dix minutes après, une vieille femmes'introduisait hardiment dans le palais de Campireali, sous prétexte devendre de beaux fruits; la première personne qu'elle rencontra fut lapetite camériste Marietta, confidente intime de sa maîtresse Hélène,laquelle rougit jusqu'au blanc des yeux en recevant un beau bouquet. Lalettre que cachait le bouquet était d'une longueur démesurée: Julesracontait tout ce qu'il avait éprouvé depuis la nuit des coupsd'arquebuse; mais, par une pudeur bien singulière, il n'osait pas avouerce dont tout autre jeune homme de son temps eût été si fier, savoir:qu'il était fils d'un capitaine célèbre par ses aventures, et quelui-même avait déjà marqué par sa bravoure dans plus d'un combat. Ilcroyait toujours entendre les réflexions que ces faits inspireraient auvieux Campireali. Il faut savoir qu'au seizième siècle les jeunesfilles, plus voisines du bon sens républicain, estimaient beaucoup plusun homme pour ce qu'il avait fait lui-même que pour les richessesamassées par ses pères ou pour les actions célèbres de ceux-ci. Maisc'étaient surtout les jeunes filles du peuple qui avaient ces pensées.Celles qui appartenaient à la classe riche ou noble avaient peur desbrigands, et, comme il est naturel, tenaient en grande estime lanoblesse et l'opulence. Jules finissait sa lettre par ces mots: «Je nesais si les habits convenables que j'ai rapportés de Rome vous aurontfait oublier la cruelle injure qu'une personne que vous respectezm'adressa naguère, à l'occasion de ma chétive apparence; j'ai pu mevenger, je l'aurais dû, mon honneur le commandait; je ne l'ai point faiten considération des larmes que ma vengeance aurait coûté à des yeux quej'adore. Ceci peut vous prouver, si, pour mon malheur, vous en doutiezencore, qu'on peut être très pauvre et avoir des sentiments nobles. Aureste, j'ai à vous révéler un secret terrible; je n'aurais assurémentaucune peine à le dire à toute autre femme; mais je ne sais pourquoi jefrémis en pensant à vous l'apprendre. Il peut détruire, en un instant,l'amour que vous avez pour moi; aucune protestation ne me satisferait devotre part. Je veux lire dans vos yeux l'effet que produira cet aveu. Unde ces jours, à la tombée de la nuit, je vous verrai dans le jardinsitué derrière le palais. Ce jour-là, Fabio et votre père serontabsents: lorsque j'aurai acquis la certitude que, malgré leur méprispour un pauvre jeune homme mal vêtu, ils ne pourront nous enlever troisquarts d'heure ou une heure d'entretien, un homme paraîtra sous lesfenêtres de votre palais, qui fera voir aux enfants du pays un renardapprivoisé. Plus tard, lorsque l'Ave Maria sonnera, vous entendrez tirerun coup d'arquebuse dans le lointain; à ce moment approchez-vous du murde votre jardin, et, si vous n'êtes pas seule, chantez. S'il y a dusilence, votre esclave paraîtra tout tremblant à vos pieds, et vousracontera des choses qui peut-être vous feront horreur. En attendant cejour décisif et terrible pour moi, je ne me hasarderai plus à vousprésenter de bouquet à minuit; mais vers les deux heures de nuit jepasserai en chantant, et peut-être, placée au grand balcon de pierre,vous laisserez tomber une fleur cueillie par vous dans votre jardin. Cesont peut-être les dernières marques d'affection que vous donnerez aumalheureux Jules.»

Trois jours après, le père et le frère d'Hélène étaient allés à cheval àla terre qu'ils possédaient sur le bord de la mer; ils devaient enpartir un peu avant le coucher du soleil, de façon à être de retour chezeux vers les deux heures de nuit. Mais, au moment de se mettre en route,non seulement leurs deux chevaux, mais tous ceux qui étaient dans laferme, avaient disparu. Fort étonnés de ce vol audacieux, ilscherchèrent leurs chevaux, qu'on ne retrouva que le lendemain dans laforêt de haute futaie qui borde la mer. Les deux Campireali, père etfils, furent obligés de regagner Albano dans une voiture champêtre tiréepar des boeufs.

Ce soir-là, lorsque Jules fut aux genoux d'Hélène, il était presque toutà fait nuit, et la pauvre fille fut bien heureuse de cette obscurité;elle paraissait pour la première fois devant cet homme qu'elle aimaittendrement, qui le savait fort bien, mais enfin auquel elle n'avaitjamais parlé.

Une remarque qu'elle fit lui rendit un peu de courage; Jules était pluspâle et plus tremblant qu'elle. Elle le voyait à ses genoux: «En vérité,je suis hors d'état de parler», lui dit-il. Il y eut quelques instantsapparemment fort heureux; ils se regardaient, mais sans pouvoirarticuler un mot, immobiles comme un groupe de marbre assez expressif.Jules était à genoux, tenant une main d'Hélène; celle-ci la têtepenchée, le considérait avec attention.

Jules savait bien que, suivant les conseils de ses amis, les jeunesdébauchés de Rome, il aurait dû tenter quelque chose; mais il euthorreur de cette idée. Il fut réveillé de cet état d'extase et peut-êtredu plus vif bonheur que puisse donner l'amour, par cette idée: le tempss'envole rapidement; les Campireali s'approchent de leur palais. Ilcomprit qu'avec une âme scrupuleuse comme la sienne il ne pouvaittrouver de bonheur durable, tant qu'il n'aurait fait à sa maîtresse cetaveu terrible qui eût semblé une si lourde sottise à ses amis de Rome.

—Je vous ai parlé d'un aveu que peut-être je ne devrais pas vous faire,dit-il enfin à Hélène.

Jules devint fort pâle; il ajouta avec peine et comme si la respirationlui manquait:

—Peut-être je vais voir disparaître ces sentiments dont l'espérancefait ma vie. Vous me croyez pauvre; ce n'est pas tout: je suis brigandet fils de brigand.

A ces mots, Hélène, fille d'un homme riche et qui avait toutes les peursde sa caste, sentit qu'elle allait se trouver mal; elle craignit detomber. «Quel chagrin ne sera-ce pas pour ce pauvre Jules! pensait-elle:il se croira méprisé.» Il était à ses genoux. Pour ne pas tomber, elles'appuya sur lui, et, peu après, tomba dans ses bras, comme sansconnaissance. Comme on voit, au seizième siècle, on aimait l'exactitudedans les histoires d'amour. C'est que l'esprit ne jugeait pas ceshistoires-là, l'imagination les sentait, et la passion du lecteurs'identifiait avec celle des héros. Les deux manuscrits que noussuivons, et surtout celui qui présente quelques tournures de phrasesparticulières au dialecte florentin, donnent dans le plus grand détaill'histoire de tous les rendez-vous qui suivirent celui-ci. Le périlôtait les remords à la jeune fille. Souvent les périls furent extrêmes;mais ils ne firent qu'enflammer ces deux coeurs pour qui toutes lessensations provenant de leur amour étaient du bonheur. Plusieurs foisFabio et son père furent sur le point de les surprendre. Ils étaientfurieux, se croyant bravés: le bruit public leur apprenait que Julesétait l'amant d'Hélène, et cependant ils ne pouvaient rien voir. Fabio,jeune homme impétueux et fier de sa naissance, proposait à son père defaire tuer Jules.

—Tant qu'il sera dans ce monde, lui disait-il, les jours de ma soeurcourent les plus grands dangers. Qui nous dit qu'au premier moment notrehonneur ne nous obligera pas à tremper les mains dans le sang de cetteobstinée? Elle est arrivée à ce point d'audace, qu'elle ne nie plus sonamour; vous l'avez vue ne répondre à vos reproches que par un silencemorne; eh bien! Ce silence est l'arrêt de mort de Jules Branciforte.

—Songez quel a été son père, répondait le seigneur de Campireali.Assurément il ne nous est pas difficile d'aller passer six mois à Rome,et, pendant ce temps, ce Branciforte disparaîtra. Mais qui nous dit queson père qui, au milieu de tous ses crimes, fut brave et généreux,généreux au point d'enrichir plusieurs de ses soldats et de resterpauvre lui-même, qui nous dit que son père n'a pas encore des amis, soitdans la compagnie du duc de Monte Mariano, soit dans la compagnieColonna, qui occupe souvent les bois de la Faggiola, à une demi-lieue dechez nous? En ce cas, nous sommes tous massacrés sans rémission, vous,moi, et peut-être aussi votre malheureuse mère.

Ces entretiens du père et du fils, souvent renouvelés, n'étaient cachésqu'en partie à Victoire Carafa, mère d'Hélène, et la mettaient audésespoir. Le résultat des discussions entre Fabio et son père fut qu'ilétait inconvenant pour leur honneur de souffrir paisiblement lacontinuation des bruits qui régnaient dans Albano. Puisqu'il n'était pasprudent de faire disparaître ce jeune Branciforte qui, tous les jours,paraissait plus insolent, et, de plus, maintenant revêtu d'habitsmagnifiques, poussait la suffisance jusqu'à adresser la parole dans leslieux publics, soit à Fabio, soit au seigneur de Campireali lui-même, ily avait lieu de prendre l'un des deux partis suivants, ou peut-être mêmetous les deux: il fallait que la famille entière revînt habiter Rome, ilfallait ramener Hélène au couvent de la Visitation de Castro, où elleresterait jusqu'à ce que on lui eût trouvé un parti convenable.

Jamais Hélène n'avait avoué son amour à sa mère: la fille et la mères'aimaient tendrement, elles passaient leur vie ensemble, et pourtantjamais un seul mot sur ce sujet, qui les intéressait presque égalementtoutes les deux, n'avait été prononcé. Pour la première fois le sujetpresque unique de leurs pensées se trahit par des paroles, lorsque lamère fit entendre à sa fille qu'il était question de transporter à Romel'établissement de la famille, et peut-être même de la renvoyer passerquelques années au couvent de Castro.

Cette conversation était imprudente de la part de Victoire Carafa, et nepeut être excusée que par la tendresse folle qu'elle avait pour safille. Hélène, éperdue d'amour, voulut prouver à son amant qu'ellen'avait pas honte de sa pauvreté et que sa confiance en son honneurétait sans bornes. «Qui le croirait? s'écrie l'auteur florentin, aprèstant de rendez-vous hardis et voisins d'une mort horrible, donnés dansle jardin et même une fois ou deux dans sa propre chambre, Hélène étaitpure! Forte de sa vertu, elle proposa à son amant de sortir du palais,vers minuit, par le jardin, et d'aller passer le reste de la nuit danssa petite maison construite sur les ruines d'Albe, à plus d'un quart delieue de là. Ils se déguisèrent en moines de saint François. Hélèneétait d'une taille élancée, et, ainsi vêtue, semblait un jeune frèrenovice de dix-huit ou vingt ans. Ce qui est incroyable, et marque bienle doigt de Dieu, c'est que, dans l'étroit chemin taillé dans le roc, etqui passe encore contre le mur du couvent des Capucins, Jules et samaîtresse, déguisés en moines, rencontrèrent le seigneur de Campirealiet son fils Fabio, qui, suivis de quatre domestiques bien armés, etprécédés d'un page portant une torche allumée, revenaient de CastelGandolfo, bourg situé sur les bords du lac assez près de là. Pourlaisser passer les deux amants, les Campireali et leurs domestiques seplacèrent à droite et à gauche de ce chemin taillé dans le roc et quipeut avoir huit pieds de large. Combien n'eût-il pas été plus heureuxpour Hélène d'être reconnue en ce moment! Elle eût été tuée d'un coup depistolet par son père ou son frère, et son supplice n'eût duré qu'uninstant: mais le ciel en avait ordonné autrement (superis aliter visum).

«On ajoute encore une circonstance sur cette singulière rencontre, etque la signora de Campireali, parvenue à une extrême vieillesse etpresque centenaire, racontait encore quelquefois à Rome devant despersonnages graves qui, bien vieux eux-mêmes, me l'ont redite lorsquemon insatiable curiosité les interrogeait sur ce sujet-là et sur biend'autres.

«Fabio de Campireali, qui était un jeune homme fier de son courage etplein de hauteur, remarquant que le moine le plus âgé ne saluait ni sonpère, ni lui, en passant si près d'eux, s'écria:

«Voilà un fripon de moine bien fier! Dieu sait ce qu'il va faire hors ducouvent, lui et son compagnon, à cette heure indue! Je ne sais ce qui metient de lever leurs capuchons; nous verrions leurs mines.»

«A ces mots, Jules saisit sa dague sous sa robe de moine, et se plaçaentre Fabio et Hélène. En ce moment il n'était pas à plus d'un pied dedistance de Fabio; mais le ciel en ordonna autrement, et calma par unmiracle la fureur de ces deux jeunes gens, qui bientôt devaient se voirde si près.»

Dans le procès que par la suite on intenta à Hélène de Campireali, onvoulut présenter cette promenade nocturne comme une preuve decorruption. C'était le délire d'un jeune coeur enflammé d'un fol amour,mais ce coeur était pur.

III

Il faut savoir que les Orsini, éternels rivaux des Colonna, ettout-puissants alors dans les villages les plus voisins de Rome, avaientfait condamner à mort, depuis peu, par les tribunaux du gouvernement, unriche cultivateur nommé Balthazar Bandini, né à la Petrella. Il seraittrop long de rapporter ici les diverses actions que l'on reprochait àBandini: la plupart seraient des crimes aujourd'hui, mais ne pouvaientêtre considérées d'une façon aussi sévère en 1559. Bandini était enprison dans un château appartenant aux Orsini, et situé dans la montagnedu côté de Valmontone, à six lieues d'Albano. Le barigel de Rome, suivide cent cinquante de ses sbires, passa une nuit sur la grande route; ilvenait chercher Bandini pour le conduire à Rome dans les prisons deTordinona; Bandini avait appelé à Rome de la sentence qui le condamnaità mort. Mais, comme nous l'avons dit, il était natif de la Petrella,forteresse appartenant aux Colonna, la femme de Bandini vint direpubliquement à Fabrice Colonna, qui se trouvait à la Petrella.

—Laisserez-vous mourir un de vos fidèles serviteurs?

Colonna répondit:

—A Dieu ne plaise que je m'écarte jamais du respect que je dois auxdécisions des tribunaux du pape mon seigneur!

Aussitôt ses soldats reçurent des ordres, et il fit donner avis de setenir prêts à tous ses partisans. Le rendez-vous était indiqué dans lesenvirons de Valmontone, petite ville bâtie au sommet d'un rocher peuélevé, mais qui a cour rempart un précipice continu et presque verticalde soixante à quatre-vingts pieds de haut. C'est dans cette villeappartenant au pape que les partisans des Orsini et les sbires dugouvernement avaient réussi à transporter Bandini. Parmi les partisansles plus zélés du pouvoir, on comptait le seigneur de Campireali etFabio, son fils, d'ailleurs un peu parents des Orsini. De tout temps,aucontraire, Jules Branciforte et son père avaient été attachés auxColonna.

Dans les circonstances où il ne convenait pas aux Colonna d'agirouvertement, ils avaient recours à une précaution fort simple: laplupart des riches paysans romains, alors comme aujourd'hui, faisaientpartie de quelque compagnie de pénitents. Les pénitents ne paraissentjamais en public que la tête couverte d'un morceau de toile qui cacheleur figures et se trouve percé de deux trous vis-à-vis les yeux. Quandles Colonna ne voulaient pas avouer une entreprise, ils invitaient leurspartisans à prendre leur habit de pénitent pour venir les joindre.

Après de longs préparatifs, la translation de Bandini, qui depuis quinzejours faisait la nouvelle du pays, fut indiquée pour un dimanche. Cejour-là, à deux heures du matin, le gouverneur de Valmontone fit sonnerle tocsin dans tous les villages de la forêt de la Faggiola. On vit despaysans sortir en assez grand nombre de chaque village. (Les moeurs desrépubliques du moyen âge, du temps desquelles on se battait pour obtenirune certaine chose que l'on désirait, avaient conservé beaucoup debravoure dans le coeur des paysans; de nos jours, personne nebougerait.)

Ce jour-là on put remarquer une chose assez singulière: à mesure que lapetite troupe de paysans armés sortie de chaque village s'enfonçait dansla forêt, elle diminuait de moitié; les partisans des Colonna sedirigeaient vers le lieu du rendez-vous désigné par Fabrice. Leurs chefsparaissaient persuadés qu'on ne se battrait pas ce jour-là: ils avaienteu ordre le matin de répandre ce bruit. Fabrice parcourait la forêt avecl'élite de ses partisans, qu'il avait montés sur les jeunes chevaux àdemi sauvages de son haras. Il passait une sorte de revue des diversdétachements de paysans; mais il ne leur parlait point, toute parolepouvant compromettre. Fabrice était un grand homme maigre, d'une agilitéet d'une force increvables: quoique à peine âgé de quarante-cinq ans sescheveux et sa moustache étaient d'une blancheur éclatante, ce qui lecontrariait fort: à ce signe on pouvait le reconnaître en des lieux oùil eût mieux aimé passer incognito. A mesure que les paysans levoyaient, ils criaient: Vive Colonna! et mettaient leurs capuchons detoile. Le prince lui-même avait son capuchon sur la poitrine, de façon àpouvoir le passer dès qu'on apercevrait l'ennemi.

Celui-ci ne se fit point attendre: le soleil se levait à peine lorsqu'unmillier d'hommes à peu près, appartenant au parti des Orsini, et venantdu côté de Valmontone, pénétrèrent dans la forêt et vinrent passer àtrois cents pas environ des partisans de Fabrice Colonna, que celui-ciavait fait mettre ventre à terre. Quelques minutes après que lesderniers des Orsini formant cette avant-garde eurent défilé, le princemit ses hommes en mouvement: il avait résolu d'attaquer l'escorte deBandini un quart d'heure après qu'elle serait entrée dans le bois. Encet endroit, la forêt est semée de petites roches hautes de quinze ouvingt pieds; ce sont des coulées de lave plus ou moins antiques surlesquelles les châtaigniers viennent admirablement et interceptentpresque entièrement le jour. Comme ces coulées, plus ou moins attaquéespar le temps, rendent le sol fort inégal, pour épargner à la granderoute une foule de petites montées et descentes inutiles, on a creusédans la lave, et fort souvent la route est à trois ou quatre pieds encontre-bas de la forêt.

Vers le lieu de l'attaque projetée par Fabrice, se trouvait uneclairière couverte d'herbes et traversée à l'une de ses extrémités parla grande route. Ensuite la route rentrait dans la forêt, qui, en cetendroit, remplie de ronces et d'arbustes entre les troncs des arbres,était tout à fait impénétrable. C'est à cent pas dans la forêt et surles deux bords de la route que Fabrice plaçait ses fantassins. A unsigne du prince, chaque paysan arrangea son capuchon, et prit poste avecson arquebuse derrière un châtaignier; les soldats du prince seplacèrent derrière les arbres les plus voisins de la route. Les paysansavaient l'ordre précis de ne tirer qu'après les soldats et ceux-ci nedevaient faire feu que lorsque l'ennemi serait à vingt pas. Fabrice fitcouper à la hâte une vingtaine d'arbres, qui, précipités avec leursbranches sur la route, assez étroite en ce lieu-là et en contre-bas detrois pieds, l'interceptaient entièrement. Le capitaine Ranuce, aveccinq cents hommes, suivit l'avant-garde; il avait l'ordre de nel'attaquer que lorsqu'il entendrait les premiers coups d'arquebuse quiseraient tirés de l'abatis qui interceptait la route. Lorsque FabriceColonna vit ses soldats et ses partisans bien placés chacun derrière sonarbre et pleins de résolution, il partit au galop avec tous ceux dessiens qui étaient montés, et parmi lesquels on remarquait JulesBranciforte. Le prince prit un sentier à droite de la grande route etqui le conduisait à l'extrémité de la clairière la plus éloignée de laroute.

Le prince s'était à peine éloigné depuis quelques minutes, lorsqu'on vitvenir de loin, par la route de Valmontone, une troupe nombreuse d'hommesà cheval, c'étaient les sbires et le barigel, escortant Bandini, et tousles cavaliers des Orsini. Au milieu d'eux se trouvait Balthazar Bandini,entouré de quatre bourreaux vêtus de rouge; ils avaient l'ordred'exécuter la sentence des premiers juges et de mettre Bandini à mort,s'ils voyaient les partisans des Colonna sur le point de le délivrer.

La cavalerie de Colonna arrivait à peine à l'extrémité de la clairièreou prairie la plus éloignée de la route, lorsqu'il entendit les premierscoups d'arquebuse de l'embuscade par lui placée sur la grande route enavant de l'abatis. Aussitôt il mit sa cavalerie au galop, et dirigea sacharge sur les quatre bourreaux vêtus de rouge qui entouraient Bandini.

Nous ne suivrons point le récit de cette petite affaire, qui ne dura pastrois quarts d'heure; les partisans des Orsini, surpris, s'enfuirentdans tous les sens; mais, à l'avant-garde, le brave capitaine Ranuce futtué, événement qui eut une influence funeste sur la destinée deBranciforte. A peine celui-ci avait donné quelques coups de sabre,toujours en se rapprochant des hommes vêtus de rouge, qu'il se trouvavis-à-vis de Fabio Campireali.

Monté sur un cheval bouillant d'ardeur et revêtu d'un giacco doré (cottede mailles), Fabio s'écriait:

—Quels sont ces misérables masqués? Coupons leur masque d'un coup desabre; voyez la façon dont je m'y prends!

Presque au même instant, Jules Branciforte reçut de lui un coup de sabrehorizontal sur le front. Ce coup avait été lancé avec tant d'adresse,que la toile qui lui couvrait le visage tomba en même temps qu'il sesentit les yeux aveuglés par le sang qui coulait de cette blessure,d'ailleurs fort peu grave. Jules éloigna son cheval pour avoir le tempsde respirer et de s'essuyer le visage. Il voulait, à tout prix, ne pointse battre avec le frère d'Hélène; et son cheval était déjà à quatre pasde Fabio, lorsqu'il reçoit sur la poitrine un furieux coup de sabre quine pénétra point, grâce à son giacco, mais lui ôta la respiration pourun moment. Presque au même instant, il s'entendit crier aux oreilles:

—Ti conosco, porco! Canaille, je te connais! C'est comme cela que tugagnes de l'argent pour remplacer tes haillons!

Jules, vivement piqué, oublia sa première résolution et revint sur
Fabio:

—Ed in mal punto tu venisti![4] s'écria-t-il.

[4] Malheur à toi, tu arrives dans un moment fatal!

A la suite de quelques coups de sabre précipités, le vêtement quicouvrait leur cotte de mailles tombait de toutes parts. La cotte demailles de Fabio était dorée et magnifique, celle de Jules des pluscommunes.

—Dans quel égout as-tu ramassé ton giacco? lui cria Fabio.

Au même moment, Jules trouva l'occasion qu'il cherchait depuis unedemi-minute: la superbe cotte de mailles de Fabio ne serrait pas assezle cou, et Jules lui porta au cou, un peu découvert, un coup de pointequi réussit. L'épée de Jules entra d'un demi-pied dans la gorge de Fabioet en fit jaillir un énorme jet de sang.

—Insolent! s'écria Jules.

Et il galopa vers les hommes habillés de rouge, dont deux étaient encoreà cheval à cent pas de lui. Comme il approchait d'eux, le troisièmetomba; mais, au moment où Jules arrivait tout près du quatrièmebourreau, celui-ci, se voyant environné de plus de dix cavaliers,déchargea un pistolet à bout portant sur le malheureux BalthazarBandini, qui tomba.

—Mes chers seigneurs, nous n'avons plus que faire ici! s'écriaBranciforte, sabrons ces coquins de sbires qui s'enfuient de toutesparts.

Tout le monde le suivit.

Lorsque, une demi-heure après, Jules revint auprès de Fabrice Colonna,ce seigneur lui adressa la parole pour la première fois de sa vie. Julesle trouva ivre de colère; il croyait le voir transporté de joie, à causede la victoire, qui était complète et due tout entière à ses bonnesdispositions; car les Orsini avaient près de trois mille hommes, etFabrice, à cette affaire, n'en avait pas réuni plus de quinze cents.

—Nous avons perdu votre brave ami Ranuce! s'écria le prince en parlantà Jules, je viens moi-même de toucher son corps; il est déjà froid. Lepauvre Balthazar Bandini est mortellement blessé. Ainsi, au fond nousn'avons pas réussi. Mais l'ombre du brave capitaine Ranuce paraîtra bienaccompagnée devant Pluton. J'ai donné l'ordre que l'on pende auxbranches des arbres tous ces coquins de prisonniers. N'y manquez pas,messieurs! s'écria-t-il en haussant la voix.

Et il repartit au galop pour l'endroit où avait eu lieu le combatd'avant-garde. Jules commandait à peu près en second la compagnie deRanuce, il suivit le prince, qui, arrivé près du cadavre de ce bravesoldat, qui gisait entouré de plus de cinquante cadavres ennemis,descendit une seconde fois de cheval pour prendre la main de Ranuce.Jules l'imita, il pleurait.

—Tu es bien jeune, dit le prince à Jules, mais je te vois couvert desang, et ton père fut un brave homme, qui avait reçu plus de vingtblessures au service des Colonna. Prends le commandement de ce qui restede la compagnie de Ranuce, et conduis son cadavre à notre église de laPetrella; songe que tu seras peut-être attaqué sur la route.

Jules ne fut point attaqué, mais il tua d'un coup d'épée un de sessoldats, qui lui disait qu'il était trop jeune pour commander. Cetteimprudence réussit, parce que Jules était encore tout couvert du sang deFabio. Tout le long de la route, il trouvait les arbres chargés d'hommesque l'on pendait. Ce spectacle hideux, joint à la mort de Ranuce etsurtout à celle de Fabio, le rendait presque fou Son seul espoir étaitqu'on ne saurait pas le nom du vainqueur de Fabio. Nous sautons lesdétails militaires. Trois jours après celui du combat, il put revenirpasser quelques heure à Albano; il racontait à ses connaissances qu'unefièvre violente l'avait retenu dans Rome, où il avait été obligé degarder le lit toute la semaine.

Mais on le traitait partout avec un respect marqué; les gens les plusconsidérables de la ville le saluaient les premiers; quelques imprudentsallèrent même jusqu'à l'appeler seigneur capitaine. Il avait passéplusieurs fois devant le palais Campireali, qu'il trouva entièrementfermé, et, comme le nouveau capitaine était fort timide lorsqu'ils'agissait de faire certaines questions, ce ne fut qu'au milieu de lajournée qu'il put prendre sur lui de dire à Scotti, vieillard quil'avait toujours traité avec bonté:

—Mais où sont donc les Campireali? je vois leur palais fermé.

—Mon ami, répondit Scotti avec une tristesse subite, c'est là un nomque vous ne devez jamais prononcer. Vos amis sont bien convaincus quec'est lui qui vous a cherché, et ils le diront partout; mais enfin, ilétait le principal obstacle à votre mariage; mais enfin sa mort laisseune soeur immensément riche, et qui vous aime. On peut même ajouter, etl'indiscrétion devient vertu en ce moment, on peut même ajouter qu'ellevous aime au point d'aller vous rendre visite la nuit dans votre petitemaison d'Albe. Ainsi l'on peut dire, dans votre intérêt, que vous étiezmari et femme avant le fatal combat des Ciampi (c'est le nom qu'ondonnait dans le pays au combat que nous avons décrit.)

Le vieillard s'interrompit, parce qu'il s'aperçut que Jules fondait enlarmes.

—Montons à l'auberge, dit Jules.

Scotti le suivit; on leur donna une chambre où ils s'enfermèrent à clef,et Jules demanda au vieillard la permission de lui raconter tout ce quis'était passé depuis huit jours. Ce long récit terminé:

—Je vois bien à vos larmes, dit le vieillard, que rien n'a étéprémédité dans votre conduite; mais la mort de Fabio n'en est pas moinsun événement bien cruel pour vous. Il faut absolument qu'Hélène déclareà sa mère que vous êtes son époux depuis longtemps.

Jules ne répondit pas, ce que le vieillard attribua à une louablediscrétion. Absorbé dans une profonde rêverie, Jules se demandait siHélène, irritée par la mort d'un frère, rendrait justice à sadélicatesse; il se repentit de ce qui s'était passé autrefois. Ensuite,à sa demande, le vieillard lui parla franchement de tout ce qui avait eulieu dans Albano le jour du combat. Fabio ayant été tué sur les sixheures et demie du matin, à plus de six lieues d'Albano, choseincroyable! dès neuf heures on avait commencé à parler de cette mort.Vers midi on avait vu le vieux Campireali, fondant en larmes et soutenupar ses domestiques, se rendre au couvent des Capucins. Peu après, troisde ces bons pères, montés sur les meilleurs chevaux de Campireali, etsuivis de beaucoup de domestiques, avaient pris la route du village desCiampi, près duquel le combat avait eu lieu. Le vieux Campireali voulaitabsolument les suivre; mais on l'en avait dissuadé, par la raison queFabrice Colonna était furieux (on ne savait trop pourquoi) et pourraitbien lui faire un mauvais parti s'il était fait prisonnier.

Le soir, vers minuit, la forêt de la Faggiola avait semblé en feu:c'étaient tous les moines et tous les pauvres d'Albano qui, portantchacun un gros cierge allumé, allaient à la rencontre du corps du jeuneFabio.

—Je ne vous cacherai point, continua le vieillard en baissant la voixcomme s'il eût craint d'être entendu, que la route qui conduit àValmontone et aux Ciampi.

—Eh bien? dit Jules.

—Eh bien, cette route passe devant votre maison, et l'on dit quelorsque le cadavre de Fabio est arrivé à ce point, le sang a jaillid'une plaie horrible qu'il avait au cou.

—Quelle horreur! s'écria Jules en se levant.

—Calmez-vous, mon ami, dit le vieillard, vous voyez bien qu'il faut quevous sachiez tout. Et maintenant je puis vous dire que votre présenceici aujourd'hui, a semblé un peu prématurée. Si vous me faisiezl'honneur de me consulter, j'ajouterais, capitaine, qu'il n'est pasconvenable que d'ici à un mois vous paraissiez dans Albano. Je n'ai pasbesoin de vous avertir qu'il ne serait point prudent de vous montrer àRome. On ne sait point encore quel parti le Saint-Père va prendre enversles Colonna; on pense qu'il ajoutera foi à la déclaration de Fabrice,qui prétend n'avoir appris le combat des Ciampi, que par la voixpublique, mais le gouverneur de Rome, qui est tout Orsini, enrage etserait enchanté de faire pendre quelqu'un des braves soldats de Fabrice,ce dont celui-ci ne pourrait se plaindre raisonnablement, puisqu'il juren'avoir point assisté au combat. J'irai plus loin, et, quoique vous neme le demandiez pas, je prendrai la liberté de vous donner un avismilitaire: vous êtes aimé dans Albano, autrement vous n'y seriez pas ensûreté. Songez que vous vous promenez par la ville depuis plusieursheures, que l'un des partisans des Orsini peut se croire bravé, ou toutau moins songer à la facilité de gagner une belle récompense. Le vieuxCampireali a répété mille fois qu'il donnera sa plus belle terre à quivous aura tué. Vous auriez dû faire descendre dans Albano quelques-unsdes soldats que vous avez dans votre maison.

—Je n'ai point de soldats dans ma maison.

—En ce cas, vous êtes fou, capitaine. Cette auberge a un jardin, nousallons sortir par le jardin, et nous échapper à travers les vignes. Jevous accompagnerai; je suis vieux et sans armes; mais, si nousrencontrons des malintentionnés, je leur parlerai, et je pourrai dumoins vous faire gagner du temps.

Jules eut l'âme navrée. Oserons-nous dire quelle était sa folie? Dèsqu'il avait appris que le palais Campireali était fermé et tous seshabitants partis pour Rome, il avait formé le projet d'aller revoir cejardin où si souvent il avait eu des entrevues avec Hélène. Il espéraitmême revoir sa chambre, où il avait été reçu quand sa mère étaitabsente. Il avait besoin de se rassurer contre sa colère, par la vue deslieux où il l'avait vue si tendre pour lui.

Branciforte et le généreux vieillard ne firent aucune mauvaise rencontreen suivant les petits sentiers qui traversent les vignes et montent versle lac.

Jules se fit raconter de nouveau les détails des obsèques du jeuneFabio. Le corps de ce brave jeune homme, escorté par beaucoup deprêtres, avait été conduit à Rome, et enseveli dans la chapelle de safamille, au couvent de Saint-Onuphre, au sommet du Janicule. On avaitremarqué, comme une circonstance fort singulière, que, la veille de lacérémonie, Hélène avait été reconduite par son père au couvent de laVisitation, à Castro; ce qui avait confirmé le bruit public qui voulaitqu'elle fût mariée secrètement avec le soldat d'aventure qui avait eu lemalheur de tuer son frère.

Quand il fut près de sa maison, Jules trouva le caporal de sa compagnieet quatre de ses soldats; ils lui dirent que jamais leur anciencapitaine ne sortait de la forêt sans avoir auprès de lui quelques-unsde ses hommes. Le prince avait dit plusieurs fois, que lorsqu'on voulaitse faire tuer par imprudence, il fallait auparavant donner sa démission,afin de ne pas lui jeter sur les bras une mort à venger.

Jules Branciforte comprit la justesse de ces idées, auxquelles jusqu'iciil avait été parfaitement étranger. Il avait cru, ainsi que les peuplesenfants, que la guerre ne consiste qu'à se battre avec courage. Il obéitsur-le-champ aux intentions du prince, il ne se donna que le tempsd'embrasser le sage vieillard qui avait eu la générosité del'accompagner jusqu'à sa maison.

Mais, peu de jours après Jules, à demi fou de mélancolie, revint voir lepalais Campireali. A la nuit tombante, lui et trois de ses soldats,déguisés en marchands napolitains, pénétrèrent dans Albano. Il seprésenta seul dans la maison de Scotti; il apprit qu'Hélène étaittoujours reléguée au couvent de Castro. Son père, qui la croyait mariéeà celui qu'il appelait l'assassin de son fils, avait juré de ne jamaisla revoir. Il ne l'avait pas vue même en la ramenant au couvent. Latendresse de sa mère semblait, au contraire, redoubler, et souvent ellequittait Rome pour aller passer un jour ou deux avec sa fille.

IV

«Si je ne me justifie pas auprès d'Hélène, se dit Jules en regagnant,pendant la nuit, le quartier que sa compagnie occupait dans la forêt,elle finira par me croire un assassin. Dieu sait les histoires qu'on luiaura faites sur ce fatal combat!»

Il alla prendre les ordres du prince dans son château fort de laPetrella, et lui demanda la permission d'aller à Castro. Fabrice Colonnafronça le sourcil:

—L'affaire du petit combat n'est point encore arrangée avec SaSainteté. Vous devez savoir que j'ai déclaré la vérité, c'est-à-dire quej'étais resté parfaitement étranger à cette rencontre, dont je n'avaismême su la nouvelle que le lendemain, ici, dans mon château de laPetrella. J'ai tout lieu de croire que Sa Sainteté finira par ajouterfoi à ce récit sincère. Mais les Orsini sont puissants, mais tout lemonde dit que vous vous êtes distingué dans cette échauffourée. LesOrsini vont jusqu'à prétendre que plusieurs prisonniers ont été pendusaux branches des arbres. Vous savez combien ce récit est faux; mais onpeut prévoir des représailles.

Le profond étonnement qui éclatait dans les regards naïfs du jeunecapitaine amusait le prince, toutefois il jugea, à la vue de tantd'innocence, qu'il était utile de parler plus clairement.

—Je vois en vous, continua-t-il, cette bravoure complète qui a faitconnaître dans toute l'Italie le nom de Branciforte. J'espère que vousaurez pour ma maison cette fidélité qui me rendait votre père si cher,et que j'ai voulu récompenser en vous. Voici le mot d'ordre de macompagnie:

Ne dire jamais la vérité sur rien de ce qui a rapport à moi ou à messoldats. Si, dans le moment où vous êtes obligé de parler, vous ne voyezl'utilité d'aucun mensonge, dites faux à tout hasard, et gardez-vouscomme de péché mortel de dire la moindre vérité. Vous comprenez que,réunie à d'autres renseignements, elle peut mettre sur la voie de mesprojets. Je sais, du reste, que vous avez une amourette dans le couventde la Visitation, à Castro; vous pouvez aller perdre quinze jours danscette petite ville, où les Orsini ne manquent pas d'avoir des amis etmême des agents. Passez chez mon majordome, qui vous remettra deux centssequins. L'amitié que j'avais pour votre père, ajouta le prince enriant, me donne l'envie de vous donner quelques directions sur la façonde mener à bien cette entreprise amoureuse et militaire. Vous et troisde vos soldats serez déguisés en marchands; vous ne manquerez pas devous fâcher contre un de vos compagnons, qui fera profession d'êtretoujours ivre, et qui se fera beaucoup d'amis en payant du vin à tousles désoeuvrés de Castro. Du reste, ajouta le prince en changeant deton, si vous êtes pris par les Orsini et mis à mort, n'avouez jamaisvotre nom véritable, et encore moins que vous m'appartenez. Je n'ai pasbesoin de vous recommander de faire le tour de toutes les petitesvilles, et d'y entrer toujours par la porte opposée au côté d'où vousvenez.

Jules fut attendri par ces conseils paternels, venant d'un hommeordinairement si grave. D'abord le prince sourit des larmes qu'il voyaitrouler dans les yeux du jeune homme; puis sa voix à lui-même s'altéra.Il tira une des nombreuses bagues qu'il portait aux doigts; en larecevant, Jules baisa cette main célèbre par tant de hauts faits.

—Jamais mon père ne m'en eût tant dit! s'écria le jeune hommeenthousiasmé.

Le surlendemain, un peu avant le point du jour, il entrait dans les mursde la petite ville de Castro, cinq soldats le suivaient, déguisés ainsique lui: deux firent bande à part, et semblaient ne connaître ni lui niles trois autres. Avant même d'entrer dans la ville, Jules aperçut lecouvent de la Visitation, vaste bâtiment entouré de noires murailles, etassez semblable à une forteresse. Il courut à l'église; elle étaitsplendide. Les religieuses, toutes nobles et la plupart appartenant àdes familles riches, luttaient d'amour-propre, entre elles, à quienrichirait cette église, seule partie du couvent qui fût exposée auxregards du public. Il était passé en usage que celle de ces dames que lepape nommait abbesse, sur une liste de trois noms présentée par lecardinal protecteur de l'ordre de la Visitation, fît une offrandeconsidérable, destinée à éterniser son nom. Celle dont l'offrande étaitinférieure au cadeau de l'abbesse qui l'avait précédée était méprisée,ainsi que sa famille.

Jules s'avança en tremblant dans cet édifice magnifique, resplendissantde marbres et de dorures. A la vérité, il ne songeait guère aux marbreset aux dorures; il lui semblait être sous les yeux d'Hélène. Le grandautel, lui dit-on, avait coûté plus de huit cent mille francs; mais sesregards, dédaignant les richesses du grand autel, se dirigeaient sur unegrille dorée, haute de près de quarante pieds, et divisée en troisparties par deux pilastres en marbre. Cette grille, à laquelle sa masseénorme donnait quelque chose de terrible, s'élevait derrière le grandautel, et séparait le choeur des religieuses de l'église ouverte à tousles fidèles.

Jules se disait que derrière cette grille dorée se trouvaient, durantles offices, les religieuses et les pensionnaires. Dans cette égliseintérieure pouvait se rendre à toute heure du jour une religieuse ou unepensionnaire qui avait besoin de prier; c'est sur cette circonstanceconnue de tout le monde qu'étaient fondées les espérances du pauvreamant.

Il est vrai qu'un immense voile noir garnissait le côté intérieur de lagrille; mais ce voile, pensa Jules, ne doit guère intercepter la vue despensionnaires regardant dans l'église du public, puisque moi, qui nepuis approcher qu'à une certaine distance, j'aperçois fort bien, àtravers le voile, les fenêtres qui éclairent le choeur, et que je puisdistinguer jusqu'aux moindres détails de leur architecture. Chaquebarreau de cette grille magnifiquement dorée portait une forte pointedirigée contre les assistants.

Jules choisit une place très apparente vis-à-vis la partie gauche de lagrille, dans le lieu le plus éclairé; là il passait sa vie à entendredes messes. Comme il ne se voyait entouré que de paysans, il espéraitêtre remarqué, même à travers le voile noir qui garnissait l'intérieurde la grille. Pour la première fois de sa vie, ce jeune homme simplecherchait l'effet; sa mise était recherchée; il faisait de nombreusesaumônes en entrant dans l'église et en sortant. Ses gens et luientouraient de prévenances tous les ouvriers et petits fournisseurs quiavaient quelques relations avec le couvent. Ce ne fut toutefois que letroisième jour qu'enfin il eut l'espoir de faire parvenir une lettre àHélène. Par ses ordres, l'on suivait exactement les deux soeursconverses chargées d'acheter une partie des approvisionnements ducouvent; l'une d'elles avait des relations avec un petit marchand. Undes soldats de Jules, qui avait été moine, gagna l'amitié du marchand,et lui promit un sequin pour chaque lettre qui serait remise à lapensionnaire Hélène de Campireali.

—Quoi! dit le marchand à la première ouverture qu'on lui fit sur cetteaffaire, une lettre à la femme du brigand!

Ce nom était déjà établi dans Castro, et il n'y avait pas quinze joursqu'Hélène y était arrivée: tant ce qui donne prise à l'imagination courtrapidement chez ce peuple passionné pour tous les détails exacts!

Le petit marchand ajouta:

—Au moins, celle-ci est mariée! Mais combien de nos dames n'ont pascette excuse, et reçoivent du dehors bien autre chose que des lettres.

Dans cette première lettre, Jules racontait avec des détails infinistout ce qui s'était passé dans la journée fatale marquée par la mort deFabio: «Me haïssez-vous?» disait-il en terminant.

Hélène répondit par une ligne que, sans haïr personne, elle allaitemployer tout le reste de sa vie à tâcher d'oublier celui par qui sonfrère avait péri.

Jules se hâta de répondre; après quelques invectives contre la destinée,genre d'esprit imité de Platon et alors à la mode:

«Tu veux donc, continuait-il, mettre en oubli la parole de Dieu à noustransmise dans les saintes Écritures? Dieu dit: La femme quittera safamille et ses parents pour suivre son époux. Oserais-tu prétendre quetu n'es pas ma femme? Rappelle-toi la nuit de la Saint-Pierre. Commel'aube paraissait déjà derrière le Monte Cavi, tu te jetas à mes genoux;je voulus bien t'accorder grâce; tu étais à moi, si je l'eusse voulu; tune pouvais résister à l'amour qu'alors tu avais pour moi. Tout à coup ilme sembla que, comme je t'avais dit plusieurs fois que je t'avais faitdepuis longtemps le sacrifice de ma vie et de tout ce que je pouvaisavoir de plus cher au monde, tu pouvais me répondre, quoique tu ne lefisses jamais, que tous ces sacrifices, ne se marquant par aucun acteextérieur, pouvaient bien n'être qu'imaginaires. Une idée, cruelle pourmoi, mais juste au fond, m'illumina. Je pensai que ce n'était pas pourrien que le hasard me présentait l'occasion de sacrifier à ton intérêtla plus grande félicité que j'eusse jamais pu rêver. Tu étais déjà dansmes bras et sans défense, souviens-t'en; ta bouche même n'osait refuser.A ce moment l'Ave Maria du matin sonna au couvent du Monte Cavi, et, parun hasard miraculeux, ce son parvint jusqu'à nous. Tu me dis: Fais cesacrifice à la sainte Madone, cette mère de toute pureté. J'avais déjàdepuis un instant, l'idée de ce sacrifice suprême, le seul réel quej'eusse jamais eu l'occasion de te faire. Je trouvai singulier que lamême idée te fût apparue. Le son lointain de cet Ave Maria me toucha, jel'avoue; je t'accordai ta demande. Le sacrifice ne fut pas en entierpour toi; je crus mettre notre union future sous la protection de laMadone. Alors je pensais que les obstacles viendraient non de toi,perfide, mais de ta riche et noble famille. S'il n'y avait pas euquelque intervention surnaturelle, comment cet Angelus fût-il parvenu desi loin jusqu'à nous, par-dessus les sommets des arbres d'une moitié dela forêt, agités en ce moment par la brise du matin? Alors, tu t'ensouviens, tu te mis à mes genoux; je me levai, je sortis de mon sein lacroix que j'y porte, et tu juras sur cette croix, qui est là devant moi,et sur ta damnation éternelle, qu'en quelque lieu que tu pusses jamaiste trouver, que quelque événement qui pût jamais arriver, aussitôt queje t'en donnerais l'ordre, tu te remettrais à ma disposition entière,comme tu y étais à l'instant où l'Ave Maria du Monte Cavi vint de siloin frapper ton oreille. Ensuite nous dîmes dévotement deux Ave et deuxPater. Eh bien! par l'amour qu'alors tu avais pour moi, et, si tu l'asoublié, comme je le crains, par ta damnation éternelle, je t'ordonne deme recevoir cette nuit, dans ta chambre ou dans le jardin de ce couventde la Visitation.»

L'auteur italien rapporte curieusement beaucoup de longues lettresécrites par Jules Branciforte après celle-ci; mais il donne seulementdes extraits des réponses d'Hélène de Campireali. Après deux centsoixante-dix-huit ans écoulés, nous sommes si loin des sentimentsd'amour et de religion qui remplissent ces lettres, que j'ai craintqu'elles ne fissent longueur.

Il paraît par ces lettres qu'Hélène obéit enfin à l'ordre contenu danscelle que nous venons de traduire en l'abrégeant. Jules trouva le moyende s'introduire dans le couvent; on pourrait conclure d'un mot qu'il sedéguisa en femme. Hélène le reçut, mais seulement à la grille d'unefenêtre du rez-de-chaussée donnant sur le jardin. A son inexprimabledouleur, Jules trouva que cette jeune fille, si tendre et même sipassionnée autrefois, était devenue comme une étrangère pour lui; ellele traita presque avec politesse. En l'admettant dans le jardin, elleavait cédé presque uniquement à la religion du serment. L'entrevue futcourte: après quelques instants, la fierté de Jules, peut-être un peuexcitée par les événements qui avaient eu lieu depuis quinze jours,parvint à l'emporter sur sa douleur profonde.

—Je ne vois plus devant moi, dit-il à part soi, que le tombeau de cette
Hélène qui, dans Albano, semblait s'être donnée à moi pour la vie.

Aussitôt, la grande affaire de Jules fut de cacher les larmes dont lestournures polies qu'Hélène prenait pour lui adresser la paroleinondaient son visage. Quand elle eut fini de parler et de justifier unchangement si naturel, disait-elle, après la mort d'un frère, Jules luidit en parlant fort lentement:

—Vous n'accomplissez pas votre serment, vous ne me recevez pas dans unjardin, vous n'êtes point à genoux devant moi, comme vous l'étiez unedemi-minute après que nous eûmes entendu l'Ave Maria du Monte Cavi.Oubliez votre serment si vous pouvez; quant à moi, je n'oublie rien;Dieu vous assiste!

En disant ces mots, il quitta la fenêtre grillée auprès de laquelle ileût pu rester encore près d'une heure. Qui lui eût dit un instantauparavant qu'il abrégerait volontairement cette entrevue tant désirée!Ce sacrifice déchirait son âme; mais il pensa qu'il pourrait bienmériter le mépris même d'Hélène s'il répondait à ses petitessesautrement qu'en la livrant à ses remords.

Avant l'aube, il sortit du couvent. Aussitôt il monta à cheval endonnant l'ordre à ses soldats de l'attendre à Castro une semaineentière, puis de rentrer à la forêt; il était ivre de désespoir. D'abordil marcha vers Rome.

—Quoi! je m'éloigne d'elle! se disait-il à chaque pas; quoi nous sommesdevenus étrangers l'un à l'autre! O Fabio! combien tu es vengé!

La vue des hommes qu'il rencontrait sur la route augmentait sa colère;il poussa son cheval à travers champs, et dirigea sa course vers laplage déserte et inculte qui règne le long de la mer. Quand il ne futplus troublé par la rencontre de ces paysans tranquilles dont il enviaitle sort, il respira: la vue de ce lieu sauvage était d'accord avec sondésespoir et diminuait sa colère; alors il put se livrer à lacontemplation de sa triste destinée.

—A mon âge, se dit-il, j'ai une ressource: aimer une autre femme!

A cette triste pensée, il sentit redoubler son désespoir; il vit tropbien qu'il n'y avait pour lui qu'une femme au monde. Il se figurait lesupplice qu'il souffrirait en osant prononcer le mot d'amour devant uneautre qu'Hélène: cette idée le déchirait.

Il fut pris d'un accès de rire amer.

—Me voici exactement, pensa-t-il, comme ces héros de l'Arioste quivoyagent seuls parmi des pays déserts, lorsqu'ils ont à oublier qu'ilsviennent de trouver leur perfide maîtresse dans les bras d'un autrechevalier. Elle n'est pourtant pas si coupable, se dit-il en fondant enlarmes après cet accès de rire fou; son infidélité ne va pas jusqu'à enaimer un autre. Cette âme vive et pure s'est laissée égarer par lesrécits atroces qu'on lui a faits de moi; sans doute on m'a représenté àses yeux comme ne prenant les armes pour cette fatale expédition quedans l'espoir secret de trouver l'occasion de tuer son frère. On seraallé plus loin: on m'aura prêté ce calcul sordide, qu'une fois son frèremort, elle devenait seule héritière de biens immenses. Et moi, j'ai eu lasottise de la laisser pendant quinze jours entiers en proie auxséductions de mes ennemis! Il faut convenir que si je suis bienmalheureux, le ciel m'a fait aussi bien dépourvu de sens pour diriger mavie! Je suis un être bien misérable, bien méprisable! ma vie n'a servi àpersonne, et moins à moi qu'à tout autre.

A ce moment, le jeune Branciforte eut une inspiration bien rare en cesiècle-là: son cheval marchait sur l'extrême bord du rivage, etquelquefois avait les pieds mouillés par l'onde; il eut l'idée de lepousser dans la mer et de terminer ainsi le sort affreux auquel il étaiten proie. Que ferait-il désormais, après que le seul être au monde quilui eût jamais fait sentir l'existence du bonheur venait del'abandonner? Puis tout à coup une idée l'arrêta.

—Que sont les peines que j'endure, se dit-il, comparées à celles que jesouffrirai dans un moment, une fois cette misérable vie terminée? Hélènene sera plus pour moi simplement indifférente comme elle l'est enréalité; je la verrai dans les bras d'un rival, et ce rival sera quelquejeune seigneur romain, riche et considéré; car, pour déchirer mon âme,les démons chercheront les images les plus cruelles, comme c'est leurdevoir. Ainsi je ne pourrai trouver l'oubli d'Hélène, même dans ma mort;bien plus, ma passion pour elle redoublera, parce que c'est le plus sûrmoyen que pourra trouver la puissance éternelle pour me punir del'affreux péché que j'aurai commis.

Pour achever de chasser la tentation Jules se mit à réciter dévotementdes Ave Maria. C'était en entendant sonner l'Ave Maria du matin, prièreconsacrée à la Madone, qu'il avait été séduit autrefois, et entraîné àune action généreuse qu'il regardait maintenant comme la plus grandefaute de sa vie. Mais, par respect, il n'osait aller plus loin etexprimer toute l'idée qui s'était emparée de son esprit.

—Si, par l'inspiration de la Madone, je suis tombé dans une fataleerreur, ne doit-elle pas, par effet de sa justice infinie, faire naîtrequelque circonstance qui me rende le bonheur?

Cette idée de la justice de la Madone chassa peu à peu le désespoir. Illeva la tête et vit en face de lui, derrière Albano et la forêt, ceMonte Cavi couvert de sa sombre verdure, et le saint couvent dont l'AveMaria du matin l'avait conduit à ce qu'il appelait maintenant son infâmeduperie. L'aspect imprévu de ce saint lieu le consola.

—Non, s'écria-t-il, il est impossible que la Madone m'abandonne. SiHélène avait été ma femme, comme son amour le permettait et comme levoulait ma dignité d'homme, le récit de la mort de son frère auraittrouvé dans son âme le souvenir du lien qui l'attachait à moi. Elle sefût dit qu'elle m'appartenait longtemps avant le hasard fatal qui, surun champ de bataille, m'a placé vis-à-vis de Fabio. Il avait deux ans deplus que moi; il était plus expert dans les armes, plus hardi de toutesfaçons, plus fort. Mille raisons fussent venues prouver à ma femme quece n'était point moi qui avais cherché ce combat. Elle se fût rappeléque je n'avais jamais éprouvé le moindre sentiment de haine contre sonfrère, même lorsqu'il tira sur elle un coup d'arquebuse. Je me souviensqu'à notre premier rendez-vous après mon retour de Rome, je lui disais:Que veux-tu l'honneur le voulait; je ne puis blâmer un frère!

Rendu à l'espérance par sa dévotion à la Madone, Jules poussa soncheval, et en quelques heures arriva au cantonnement de sa compagnie. Illa trouva prenant les armes: on se portait sur la route de Naples à Romepar le mont Cassin. Le jeune capitaine changea de cheval, et marcha avecses soldats. On ne se battit point ce jour-là. Jules ne demanda pointpourquoi l'on avait marché, peu lui importait. Au moment où il se vit àla tête de ses soldats, une nouvelle vue de sa destinée lui apparut.

—Je suis tout simplement un sot, se dit-il, j'ai eu tort de quitterCastro; Hélène est probablement moins coupable que ma colère ne se l'estfiguré. Non, elle ne peut avoir cessé de m'appartenir, cette âme sinaïve et si pure, dont j'ai vu naître les premières sensations d'amour!Elle était pénétrée pour moi d'une passion si sincère! Ne m'a-t-elle pasoffert plus de dix fois de s'enfuir avec moi, si pauvre, et d'aller nousfaire marier par un moine du Monte Cavi? A Castro, j'aurais dû, avanttout, obtenir un second rendez-vous, et lui parler raison. Vraiment lapassion me donne des distractions d'enfant! Dieu! que n'ai-je un amipour implorer un conseil! La même démarche à faire me paraît exécrableet excellente à deux minutes de distance!

Le soir de cette journée, comme l'on quittait la grande route pourrentrer dans la forêt, Jules s'approcha du prince, et lui demanda s'ilpouvait rester encore quelques jours où il savait.

—Va-t'en à tous les diables! lui cria Fabrice, crois-tu que ce soit lemoment de m'occuper d'enfantillages?

Une heure après, Jules repartit pour Castro. Il y retrouva ses gens;mais il ne savait comment écrire à Hélène, après la façon hautaine dontil l'avait quittée. Sa première lettre ne contenait que ces mots:«Voudrait-on me recevoir la nuit prochaine?» On peut venir, fut aussitoute la réponse.

Après le départ de Jules, Hélène s'était crue à jamais abandonnée. Alorselle avait senti toute la portée du raisonnement de ce pauvre jeunehomme si malheureux: elle était sa femme avant qu'il n'eût eu le malheurde rencontrer son frère sur un champ de bataille.

Cette fois, Jules ne fut point accueilli avec ces tournures polies quilui avaient semblé si cruelles lors de la première entrevue. Hélène neparut à la vérité que retranchée derrière sa fenêtre grillée; mais elleétait tremblante, et, comme le ton de Jules était fort réservé et queses tournures de phrases[5] étaient presque celles qu'il eût employéesavec une étrangère, ce fut le tour d'Hélène de sentir tout ce qu'il y ade cruel dans le ton presque officiel lorsqu'il succède à la plus douceintimité. Jules, qui redoutait surtout d'avoir l'âme déchirée parquelque mot froid s'élançant du coeur d'Hélène, ayant pris le ton d'unavocat pour prouver qu'Hélène était sa femme bien avant le fatal combatdes Ciampi. Hélène le laissait parler, parce qu'elle craignait d'êtregagnée par les larmes, si elle lui répondait autrement que par des motsbrefs. A la fin, se voyant sur le point de se trahir, elle engagea sonami à revenir le lendemain. Cette nuit-là, veille d'une grande fête, lesmatines se chantaient de bonne heure, et leur intelligence pouvait êtredécouverte. Jules, qui raisonnait comme un amoureux, sortit du jardinprofondément pensif; il ne pouvait fixer ses incertitudes sur le pointde savoir s'il avait été bien ou mal reçu; et, comme les idéesmilitaires, inspirées par les conversations avec ses camarades,commençaient à germer dans sa tête:

[5] En Italie, la façon d'adresser la parole par tu, par vous ou par lei marque le degré d'intimité. Le tu, reste du latin, a moins de portée que parmi nous.

—Un jour, se dit-il, il faudra peut-être en venir à enlever Hélène.

Et il se mit à examiner les moyens de pénétrer de vive force dans cejardin. Comme le couvent était fort riche et fort bon à rançonner, ilavait à sa solde un grand nombre de domestiques la plupart ancienssoldats; on les avait logés dans une sorte de caserne dont les fenêtresgrillées donnaient sur le passage étroit qui, de la porte extérieure ducouvent, percée au milieu d'un mur noir de plus de quatre-vingts piedsde haut, conduisait à la porte intérieure gardée par la soeur tourière.A gauche de ce passage étroit s'élevait la caserne, à droite le mur dujardin haut de trente pieds. La façade du couvent, sur la place, étaitun mur grossier noirci par le temps, et n'offrait d'ouvertures que laporte extérieure et une seule petite fenêtre par laquelle les soldatsvoyaient les dehors. On peut juger de l'air sombre qu'avait ce grand murnoir percé uniquement d'une porte renforcée par de larges bandes de tôleattachées par d'énormes clous, et d'une seule petite fenêtre de quatrepieds de hauteur sur dix-huit pouces de large.

Nous ne suivrons point l'auteur original dans le long récit desentrevues successives que Jules obtint d'Hélène. Le ton que les deuxamants avaient ensemble était redevenu parfaitement intime, commeautrefois dans le jardin d'Albano; seulement Hélène n'avait jamais vouluconsentir à descendre dans le jardin. Une nuit, Jules la trouvaprofondément pensive: sa mère était arrivée de Rome pour la voir, etvenait s'établir pour quelques jours dans le couvent. Cette mère étaitsi tendre, elle avait toujours eu des ménagements si délicats pour lesaffections qu'elle supposait à sa fille, que celle-ci sentait un remordsprofond d'être obligée de la tromper; car, enfin, oserait-elle jamaislui dire qu'elle recevait l'homme qui l'avait privée de son fils? Hélènefinit par avouer franchement à Jules que, si cette mère si bonne pourelle l'interrogeait d'une certaine façon, jamais elle n'aurait la forcede lui répondre par des mensonges. Jules sentit tout le danger de saposition; son sort dépendait du hasard qui pouvait dicter un mot à lasignora de Campireali. La nuit suivante il parla ainsi d'un air résolu:

—Demain je viendrai de meilleure heure, je détacherai une des barres decette grille, vous descendrez dans le jardin, je vous conduirai dans uneéglise de la ville, où un prêtre à moi dévoué nous mariera. Avant qu'ilne soit jour, vous serez de nouveau dans ce jardin. Une fois ma femme,je n'aurai plus de crainte, et, si votre mère l'exige comme uneexpiation de l'affreux malheur que nous déplorons tous également, jeconsentirai à tout, fût-ce même à passer plusieurs mois sans vous voir.

Comme Hélène paraissait consternée de cette proposition, Jules ajouta:

—Le prince me rappelle auprès de lui; l'honneur et toutes sortes deraisons m'obligent à partir. Ma proposition est la seule qui puisseassurer notre avenir; si vous n'y consentez pas, séparons-nous pourtoujours, ici, dans ce moment. Je partirai avec le remords de monimprudence. J'ai cru à votre parole d'honneur, vous êtes infidèle auserment le plus sacré, et j'espère qu'à la longue le juste méprisinspiré par votre légèreté pourra me guérir de cet amour qui depuis troplongtemps fait le malheur de ma vie.

Hélène fondit en larmes:

—Grand Dieu! s'écriait-elle en pleurant, quelle horreur pour ma mère!

Elle consentit enfin à la proposition qui lui était faite.

—Mais, ajouta-t-elle, on peut nous découvrir à l'aller ou au retour;songez au scandale qui aurait lieu, pensez à l'affreuse position où setrouverait ma mère; attendons son départ, qui aura lieu dans quelquesjours.

—Vous êtes parvenue à me faire douter de la chose qui était pour moi laplus sainte et la plus sacrée: ma confiance dans votre parole. Demainsoir nous serons mariés, ou bien nous nous voyons en ce moment pour ladernière fois, de ce côté-ci du tombeau.

La pauvre Hélène ne put répondre que par des larmes; elle était surtoutdéchirée par le ton décidé et cruel que prenait Jules. Avait-elle doncréellement mérité son mépris? C'était donc là cet amant autrefois sidocile et si tendre! Enfin elle consentit à ce qui lui était ordonné.Jules s'éloigna. De ce moment, Hélène attendit la nuit suivante dans lesalternatives de l'anxiété la plus déchirante. Si elle se fût préparée àune mort certaine, sa douleur eût été moins poignante; elle eût putrouver quelque courage dans l'idée de l'amour de Jules et de la tendreaffection de sa mère. Le reste de cette nuit se passa dans leschangements de résolution les plus cruels. Il y avait des moments oùelle voulait tout dire à sa mère. Le lendemain, elle était tellementpâle, lorsqu'elle parut devant elle, que celle-ci, oubliant toutes sessages résolutions, se jeta dans les bras de sa fille en s'écriant:

—Que se passe-t-il? grand Dieu! Dis-moi ce que tu as fait, ou ce que tues sur le point de faire? Si tu prenais un poignard et me l'enfonçaisdans le coeur, tu me ferais moins souffrir que par ce silence cruel queje te vois garder avec moi.

L'extrême tendresse de sa mère était si évidente aux yeux d'Hélène, ellevoyait si clairement qu'au lieu d'exagérer ses sentiments, ellecherchait à en modérer l'expression, qu'enfin l'attendrissement lagagna; elle tomba à ses genoux. Comme sa mère, cherchant quel pouvaitêtre le secret fatal, venait de s'écrier qu'Hélène fuirait sa présence,Hélène répondit que, le lendemain et tous les jours suivants, ellepasserait sa vie auprès d'elle, mais qu'elle la conjurait de ne pas luien demander davantage.

Ce mot indiscret fut bientôt suivi d'un aveu complet. La signora deCampireali eut horreur de savoir si près d'elle le meurtrier de sonfils. Mais cette douleur fut suivie d'un élan de joie bien vive et bienpure. Qui pourrait se figurer son ravissement lorsqu'elle apprit que safille n'avait jamais manqué à ses devoirs?

Aussitôt tous les desseins de cette mère prudente changèrent du tout autout; elle se crut permis d'avoir recours à la ruse envers un homme quin'était rien pour elle. Le coeur d'Hélène était déchiré par lesmouvements de passion les plus cruels: la sincérité de ses aveux futaussi grande que possible; cette âme bourrelée avait besoind'épanchement. La signora de Campireali, qui, depuis un instant, secroyait tout permis, inventa une suite de raisonnements trop longs àrapporter ici. Elle prouva sans peine à sa malheureuse fille qu'au lieud'un mariage clandestin, qui fait toujours tache dans la vie d'unefemme, elle obtiendrait un mariage public et parfaitement honorable, sielle voulait différer seulement de huit jours l'acte d'obéissancequ'elle devait à un amant si généreux.

Elle, la signora de Campireali, allait partir pour Rome; elle exposeraità son mari que, bien longtemps avant le fatal combat des Ciampi, Hélèneavait été mariée à Jules. La cérémonie avait été accomplie la nuit mêmeoù, déguisée sous un habit religieux, elle avait rencontré son père etson frère sur les bords du lac, dans le chemin taillé dans le roc quisuit les murs du couvent des Capucins. La mère se garda bien de quittersa fille de toute cette journée, et enfin, sur le soir, Hélène écrivit àson amant une lettre naïve et, selon nous, bien touchante, dans laquelleelle lui racontait les combats qui avaient déchiré son coeur. Ellefinissait par lui demander à genoux un délai de huit jours: «Ent'écrivant, ajoutait-elle, cette lettre qu'un messager de ma mèreattend, il me semble que j'ai eu le plus grand tort de lui tout dire. Jecrois te voir irrité, tes yeux me regardent avec haine; mon coeur estdéchiré des remords les plus cruels. Tu diras que j'ai un caractère bienfaible, bien pusillanime, bien méprisable; je te l'avoue, mon cher ange.Mais figure-toi ce spectacle: ma mère, fondant en larmes, était presqueà mes genoux. Alors il a été impossible pour moi de ne pas lui direqu'une certaine raison m'empêchait de consentir à sa demande, et, unefois que je suis tombée dans la faiblesse de prononcer cette paroleimprudente, je ne sais ce qui s'est passé en moi, mais il m'est devenucomme impossible de ne pas raconter tout ce qui s'était passé entrenous. Autant que je puis me le rappeler, il me semble que mon âme,dénuée de toute force, avait besoin d'un conseil. J'espérais lerencontrer dans les paroles d'une mère. J'ai trop oublié, mon ami, quecette mère si chérie avait un intérêt contraire au tien. J'ai oublié monpremier devoir, qui est de t'obéir, et apparemment que je ne suis pascapable de sentir l'amour véritable, que l'on dit supérieur à toutes lesépreuves. Méprise-moi, mon Jules; mais, au nom de Dieu, ne cesse pas dem'aimer. Enlève-moi si tu veux, mais rends-moi cette justice que, si mamère ne se fût pas trouvée présente au couvent, les dangers les plushorribles, la honte même, rien au monde n'aurait pu m'empêcher d'obéir àtes ordres. Mais cette mère est si bonne! Elle a tant de génie! elle estsi généreuse! Rappelle-toi ce que je t'ai raconté dans le temps; lors dela visite que mon père fit dans ma chambre, elle sauva tes lettres queje n'avais plus aucun moyen de cacher: puis, le péril passé, elle me lesrendit sans vouloir les lire et sans ajouter un seul mot de reproche! Ehbien, toute ma vie elle a été pour moi comme elle fut en ce momentsuprême. Tu vois si je devrais l'aimer, et pourtant, en t'écrivant(chose horrible à dire), il me semble que je la hais. Elle a déclaréqu'à cause de la chaleur elle voulait passer la nuit sous une tente dansle jardin; j'entends les coups de marteau, on dresse cette tente en cemoment; impossible de nous voir cette nuit. Je crains même que ledortoir des pensionnaires ne soit fermé à clef, ainsi que les deuxportes de l'escalier tournant, chose que l'on ne fait jamais. Cesprécautions me mettraient dans l'impossibilité de descendre au jardin,quand même je croirais une telle démarche utile pour conjurer ta colère.Ah! comme je me livrerais à toi dans ce moment, si j'en avais lesmoyens! comme je courrais à cette église où l'on doit nous marier!»

Cette lettre finit par deux pages de phrases folles, et dans lesquellesj'ai remarqué des raisonnements passionnés qui semblent imités de laphilosophie de Platon. J'ai supprimé plusieurs élégances de ce genredans la lettre que je viens de traduire.

Jules Branciforte fut bien étonné en la recevant une heure environ avantl'Ave Maria du soir; il venait justement de terminer les arrangementsavec le prêtre. Il fut transporté de colère.

—Elle n'a pas besoin de me conseiller de l'enlever, cette créaturefaible et pusillanime!

Et il partit aussitôt pour la forêt de la Faggiola.

Voici quelle était, de son côté, la position de la signora deCampireali: son mari était sur son lit de mort, l'impossibilité de sevenger de Branciforte le conduisait lentement au tombeau. En vain ilavait fait offrir des sommes considérables à des bravi romains; aucunn'avait voulu s'attaquer à un des caporaux, comme ils disaient, duprince Colonna; ils étaient trop assurés d'être exterminés eux et leursfamilles. Il n'y avait pas un an qu'un village entier avait été brûlépour punir la mort d'un des soldats de Colonna, et tous ceux deshabitants, hommes et femmes, qui cherchaient à fuir dans la campagne,avaient eu les mains et les pieds liés par des cordes, puis on les avaitlancés dans des maisons en flammes.

La signora de Campireali avait de grandes terres dans le royaume deNaples; son mari lui avait ordonné d'en faire venir des assassins, maiselle n'avait obéi qu'en apparence: elle croyait sa fille irrévocablementliée à Jules Brancifortc. Elle pensait, dans cette supposition, queJules devait aller faire une campagne ou deux dans les arméesespagnoles, qui alors faisaient la guerre aux révoltés de Flandre. S'iln'était pas tué, ce serait, pensait-elle, une marque que Dieu nedésapprouvait pas un mariage nécessaire; dans ce cas, elle donnerait àsa fille les terres qu'elle possédait dans le royaume de Naples; JulesBranciforte prendrait le nom d'une de ces terres, et il irait avec safemme passer quelques années en Espagne. Après toutes ces épreuvespeut-être elle aurait le courage de le voir. Mais tout avait changéd'aspect par l'aveu de sa fille: le mariage n'était plus une nécessité:bien loin de là; et, pendant qu'Hélène écrivait à son amant la lettreque nous avons traduite, la signora Campireali écrivait à Pescara et àChieti ordonnant à ses fermiers de lui envoyer à Castro des gens sûrs etcapables d'un coup de main. Elle ne leur cachait point qu'il s'agissaitde venger la mort de son fils Fabio, leur jeune maître. Le courrierporteur de ces lettres partit avant la fin du jour.

V

Mais, le surlendemain, Jules était de retour à Castro, il amenait huitde ses soldats, qui avaient bien voulu le suivre et s'exposer à lacolère du prince, qui quelquefois avait puni de mort des entreprises dugenre de celle dans laquelle ils s'engageaient. Jules avait cinq hommesà Castro, il arrivait avec huit; et toutefois quatorze soldats, quelquebraves qu'ils fussent, lui paraissaient insuffisants pour sonentreprise, car le couvent était comme un château fort.

Il s'agissait de passer par force ou par adresse la première porte ducouvent; puis il fallait suivre un passage de plus de cinquante pas delongueur. A gauche, comme on l'a dit, s'élevaient les fenêtres grilléesd'une sorte de caserne où les religieuses avaient placé trente ouquarante domestiques, anciens soldats. De ces fenêtres grilléespartirait un feu bien nourri dès que l'alarme serait donnée.

L'abbesse régnante, femme de tête, avait peur des exploits des chefsOrsini, du prince Colonna, de Marco Sciarra et de tant d'autres quirégnaient en maîtres dans les environs. Comment résister à huit centshommes déterminés, occupant à l'improviste une petite ville telle queCastro, et croyant le couvent rempli d'or?

D'ordinaire, la Visitation de Castro avait quinze ou vingt bravi dans lacaserne à gauche du passage qui conduisait à la seconde porte ducouvent; à droite de ce passage il y avait un grand mur impossible àpercer; au bout du passage on trouvait une porte de fer ouvrant sur unvestibule à colonnes; après ce vestibule était la grande cour ducouvent, à droite le jardin. Cette porte en fer était gardée par latourière.

Quand Jules, suivi de ses huit hommes, se trouva à trois lieues deCastro, il s'arrêta dans une auberge écartée pour laisser passer lesheures de la grande chaleur. Là seulement il déclara son projet; ensuiteil dessina sur le sable de la cour le plan du couvent qu'il allaitattaquer.

—A neuf heures du soir, dit-il à ses hommes, nous souperons hors laville; à minuit nous entrerons; nous trouverons vos cinq camarades quinous attendent près du couvent. L'un d'eux, qui sera à cheval, jouera lerôle d'un courrier qui arrive de Rome pour rappeler la signora deCampireali auprès de son mari, qui se meurt. Nous tâcherons de passersans bruit la première porte du couvent que voilà au milieu de lacaserne, dit-il en leur montrant le plan sur le sable. Si nouscommencions la guerre à la première porte, les bravi des religieusesauraient trop de facilité à nous tirer des coups d'arquebuse pendant quenous serions sur la petite place que voici devant le couvent, ou pendantque nous parcourrions l'étroit passage qui conduit de la première porteà la seconde. Cette seconde porte est en fer, mais j'en ai la clef.

Il est vrai qu'il y a d'énormes bras de fer ou valets, attachés au murpar un bout, et qui, lorsqu'ils sont mis à leur place, empêchent lesdeux vantaux de la porte de s'ouvrir. Mais, comme ces deux barres de fersont trop pesantes pour que la soeur tourière puisse les manoeuvrer,jamais je ne les ai vues en place; et pourtant j'ai passé plus de dixfois cette porte de fer. Je compte bien passer encore ce soir sansencombre. Vous sentez que j'ai des intelligences dans le couvent; monbut est d'enlever une pensionnaire et non une religieuse; nous ne devonsfaire usage des armes qu'à la dernière extrémité. Si nous commencions laguerre avant d'arriver à cette seconde porte en barreaux de fer, latourière ne manquerait pas d'appeler deux vieux jardiniers desoixante-dix ans, qui logent dans l'intérieur du couvent, et lesvieillards mettraient à leur place ces bras de fer dont je vous aiparlé. Si ce malheur nous arrive, il faudra, pour passer au-delà decette porte, démolir le mur, ce qui nous prendra dix minutes; dans tousles cas, je m'avancerai vers cette porte le premier. Un des jardiniersest payé par moi; mais je me suis bien gardé, comme vous le pensez, delui parler de mon projet d'enlèvement. Cette seconde porte passée, ontourne à droite, et l'on arrive au jardin; une fois dans ce jardin, laguerre commence, il faut faire main basse sur tout ce qui se présentera.Vous ne ferez usage, bien entendu, que de vos épées et de vos dagues, lemoindre coup d'arquebuse mettrait en rumeur toute la ville, qui pourraitnous attaquer à la sortie. Ce n'est pas qu'avec treize hommes commevous, je ne me fisse fort de traverser cette bicoque: personne, certes,n'oserait descendre dans la rue; mais plusieurs des bourgeois ont desarquebuses, et ils tireraient des fenêtres. En ce cas, il faudraitlonger les murs des maisons, ceci soit dit en passant. Une fois dans lejardin du couvent, vous direz à voix basse à tout homme qui seprésentera: Retirez-vous; vous tuerez à coups de dague tout ce quin'obéira pas à l'instant. Je monterai dans le couvent par la petiteporte du jardin avec ceux d'entre vous qui seront près de moi, troisminutes plus tard je descendrai avec une ou deux femmes que nousporterons sur nos bras, sans leur permettre de marcher. Aussitôt noussortirons rapidement du couvent et de la ville. Je laisserai deux devous près de la porte, ils tireront une vingtaine de coups d'arquebuse,de minute en minute, pour effrayer les bourgeois et les tenir àdistance.

Jules répéta deux fois cette explication.

—Avez-vous bien compris? dit-il à ses gens. Il fera nuit sous cevestibule; à droite le jardin, à gauche la cour; il ne faudra pas setromper.

—Comptez sur nous! s'écrièrent les soldats.

Puis ils allèrent boire; le caporal ne les suivit point, et demanda lapermission de parler au capitaine.

—Rien de plus simple, lui dit-il, que le projet de Votre Seigneurie.J'ai déjà forcé deux couvents en ma vie, celui-ci sera le troisième;mais nous sommes trop peu de monde. Si l'ennemi nous oblige à détruirele mur qui soutient les gonds de la seconde porte, il faut songer queles bravi de la caserne ne resteront pas oisifs durant cette longueopération; ils vous tueront sept à huit hommes à coups d'arquebuse, etalors on peut nous enlever la femme au retour. C'est ce qui nous estarrivé dans un couvent prés de Bologne: on nous tua cinq hommes, nous entuâmes huit; mais le capitaine n'eut pas la femme. Je propose à VotreSeigneurie deux choses: je connais quatre paysans des environs de cetteauberge où nous sommes, qui ont servi bravement sous Sciarra, et quipour un sequin se battront toute la nuit comme des lions. Peut-être ilsvoleront quelque argenterie du couvent; peu vous importe, le péché estpour eux; vous, vous les soldez pour avoir une femme, voilà tout. Maseconde proposition est ceci: Ugone est un garçon instruit et fortadroit; il était médecin quand il tua son beau-frère, et prit la machia(la forêt). Vous pouvez l'envoyer, une heure avant la nuit, à la portedu couvent; il demandera du service, et fera si bien, qu'on l'admettradans le corps de garde; il fera boire les domestiques des nonnes; deplus, il est bien capable de mouiller la corde à feu de leursarquebuses.

Par malheur, Jules accepta la proposition du caporal. Comme celui-cis'en allait, il ajouta:

—Nous allons attaquer un couvent, il y a excommunication majeure, et,de plus ce couvent est sous la protection immédiate de la Madone.

—Je vous entends! s'écria Jules comme réveillé par ce mot. Restez avecmoi.

Le caporal ferma la porte et revint dire le chapelet avec Jules. Cetteprière dura une grande heure. A la nuit, on se remit en marche.

Comme minuit sonnait, Jules, qui était entré seul dans Castro sur lesonze heures, revint prendre ses gens hors de la porte. Il entra avec seshuit soldats, auxquels s'étaient joints trois paysans bien armés, il lesréunit aux cinq soldats qu'il avait dans la ville, et se trouva ainsi àla tête de seize hommes déterminés; deux étaient déguisés endomestiques, ils avaient pris une grande blouse noire pour cacher leursgiacco (cottes de mailles), et leurs bonnets n'avaient pas de plumes.

A minuit et demi, Jules, qui avait pris pour lui le rôle de courrier,arriva au galop à la porte du couvent, faisant grand bruit et criantqu'on ouvrît sans délai à un courrier envoyé par le cardinal. Il vitavec plaisir que les soldats qui lui répondaient par la petite fenêtre,à côté de la première porte, étaient plus qu'à demi-ivres. Suivantl'usage, il donna son nom sur un morceau de papier; un soldat allaporter ce nom à la tourière, qui avait la clef de la seconde porte, etdevait réveiller l'abbesse dans les grandes occasions. La réponse se fitattendre trois mortels quarts d'heures; pendant ce temps, Jules eutbeaucoup de peine à maintenir sa troupe dans le silence: quelquesbourgeois commençaient même à ouvrir timidement leurs fenêtres,lorsqu'enfin arriva la réponse favorable de l'abbesse. Jules entra dansle corps de garde, au moyen d'une échelle de cinq ou six pieds delongueur, qu'on lui tendit de la petite fenêtre, les bravi du couvent nevoulant pas se donner la peine d'ouvrir la grande porte, il monta, suivides deux soldats déguisés en domestiques. En sautant de la fenêtre dansle corps de garde, il rencontra les yeux d'Ugone; tout le corps de gardeétait ivre, grâce à ses soins. Jules dit au chef que trois domestiquesde la maison Campireali, qu'il avait fait armer comme des soldats pourlui servir d'escorte pendant sa route, avaient trouvé de bonneeau-de-vie à acheter, et demandaient à monter pour ne pas s'ennuyer toutseuls sur la place; ce qui fut accordé à l'unanimité. Pour lui,accompagné de ses deux hommes, il descendit par l'escalier qui, du corpsde garde, conduisait dans le passage.

—Tâche d'ouvrir la grande porte, dit-il à Ugone.

Lui-même arriva fort paisiblement à la porte de fer. Là, il trouva labonne tourière, qui lui dit que, comme il était minuit passé, s'ilentrait dans le couvent, l'abbesse serait obligée d'en écrire àl'évêque; c'est pourquoi elle le faisait prier de remettre ses dépêchesà une petite soeur que l'abbesse avait envoyée pour les prendre. A quoiJules répondit que, dans le désordre qui avait accompagné l'agonieimprévue du seigneur de Campireali, il n'avait qu'une simple lettre decréance écrite par le médecin, et qu'il devait donner tous les détailsde vive voix à la femme du malade et à sa fille, si ces dames étaientencore dans le couvent, et, dans tous les cas, à madame l'abbesse. Latourière alla porter ce message. Il ne restait auprès de la porte que lajeune soeur envoyée par l'abbesse. Jules, en causant et jouant avecelle, passa les mains à travers les gros barreaux de fer de la porte,et, tout en riant, il essaya de l'ouvrir. La soeur, qui était forttimide, eut peur et prit fort mal la plaisanterie; alors Jules, quivoyait qu'un temps considérable se passait, eut l'imprudence de luioffrir une poignée de sequins en la priant de lui ouvrir, ajoutant qu'ilétait trop fatigué pour attendre. Il voyait bien qu'il faisait unesottise, dit l'historien: c'était avec le fer et non avec l'or qu'ilfallait agir, mais il ne s'en sentit pas le coeur: rien de plus facileque de saisir la soeur, elle n'était pas à un pied de lui de l'autrecôté de la porte. A l'offre des sequins, cette jeune fille pritl'alarme. Elle a dit depuis qu'à la façon dont Jules lui parlait, elleavait bien compris, que ce n'était pas un simple courrier: c'estl'amoureux d'une de nos religieuses, pensa-t-elle, qui vient pour avoirun rendez-vous, et elle était dévote. Saisie d'horreur, elle se mit àagiter de toutes ses forces la corde d'une petite cloche qui était dansla grande cour, et qui fit aussitôt un tapage à réveiller les morts.

—La guerre commence, dit Jules à ses gens, garde à vous!

Il prit sa clef, et, passant le bras à travers les barreaux de fer,ouvrit la porte, au grand désespoir de la jeune soeur qui tomba à genouxet se mit à réciter des Ave Maria en criant au sacrilège. Encore à cemoment, Jules devait faire taire la jeune fille, il n'en eut pas lecourage: un de ses gens la saisit et lui mit la main sur la bouche.

Au même instant, Jules entendit un coup d'arquebuse dans le passage,derrière lui. Ugone avait ouvert la grande porte; le restant des soldatsentrait sans bruit, lorsqu'un des bravi de gardes moins ivre que lesautres, s'approcha d'une des fenêtres grillées, et, dans son étonnementde voir tant de gens dans le passage, leur défendit d'avancer en jurant.Il fallait ne pas répondre et continuer à marcher vers la porte de fer;c'est ce que firent les premiers soldats; mais celui qui marchait ledernier de tous, et qui était un des paysans recrutés dans l'après-midi,tira un coup de pistolet à ce domestique du couvent qui parlait par lafenêtre, et le tua. Ce coup de pistolet, au milieu de la nuit, et lescris des ivrognes en voyant tomber leur camarade, réveillèrent lessoldats du couvent qui passaient cette nuit-là dans leurs lits, etn'avaient pas pu goûter du vin d'Ugone. Huit ou dix des bravi du couventsautèrent dans le passage à demi-nus, et se mirent à attaquer vertementles soldats de Branciforte.

Comme nous l'avons dit, ce bruit commença au moment où Jules venaitd'ouvrir la porte de fer. Suivi de ses deux soldats, il se précipitadans le jardin, courant vers la petite porte de l'escalier despensionnaires; mais il fut accueilli par cinq ou six coups de pistolet.Ses deux soldats tombèrent, lui eut une balle dans le bras droit. Cescoups de pistolet avaient été tirés par les gens de la signora deCampireali, qui, d'après ses ordres, passaient la nuit dans le jardin, àce autorisés par une permission qu'elle avait obtenue de l'évêque. Julescourut seul vers la petite porte, de lui si bien connue, qui, du jardin,communiquait à l'escalier des pensionnaires. Il fit tout au monde pourl'ébranler, mais elle était solidement fermée. Il chercha ses gens, quin'eurent garde de répondre, ils mouraient; il rencontra dans l'obscuritéprofonde trois domestiques de Campireali contre lesquels il se défendità coups de dague.

Il courut sous le vestibule, vers la porte de fer, pour appeler sessoldats; il trouva cette porte fermée: les deux bras de fer si lourdsavaient été mis en place et cadenassés par les vieux jardiniers qu'avaitréveillés la cloche de la petite soeur.

—Je suis coupé, se dit Jules.

Il le dit à ses hommes; ce fut en vain qu'il essaya de forcer un descadenas avec son épée: s'il eut réussi, il enlevait un des bras de feret ouvrait un des vantaux de la porte. Son épée se cassa dans l'anneaudu cadenas; au même irritant il fut blessé à l'épaule par un desdomestiques venus du jardin: il se retourna, et, acculé contre la portede fer, il se sentit attaqué par plusieurs hommes. Il se défendait avecsa dague; par bonheur, comme l'obscurité était complète, presque tousles coups d'épée portaient dans sa cotte de mailles. Il fut blessédouloureusement au genou; il s'élança sur un des hommes qui s'était tropfendu pour lui porter ce coup d'épée, il le tua d'un coup de dague dansla figure, et eut le bonheur de s'emparer de son épée. Alors il se crutsauvé; il se plaça au côté gauche de la porte, du côté de la cour. Sesgens qui étaient accourus tirèrent cinq ou six coups de pistolet àtravers les barreaux de fer de la porte et firent fuir les domestiques.On n'y voyait sous ce vestibule qu'à la clarté produite par les coups depistolet.

—Ne tirez pas de mon côté! criait Jules à ses gens.

—Vous voilà pris comme dans une souricière, lui dit le caporal d'ungrand sang-froid, parlant à travers les barreaux; nous avons troishommes tués. Nous allons démolir le jambage de la porte du côté opposé àcelui où vous êtes; ne vous approchez pas, les balles vont tomber surnous; il paraît qu'il y a des ennemis dans le jardin?

—Les coquins de domestiques de Campireali, dit Jules.

Il parlait encore au caporal, lorsque des coups de pistolet, dirigés surle bruit et venant de la partie du vestibule qui conduisait au jardin,furent tirés sur eux. Jules se réfugia dans la loge de la tourière, quiétait à gauche en entrant; à sa grande joie, il y trouva une lampepresque imperceptible qui brûlait devant l'image de la Madone; il laprit avec beaucoup de précautions pour ne pas l'éteindre; il s'aperçutavec chagrin qu'il tremblait. Il regarda sa blessure au genou, qui lefaisait beaucoup souffrir; le sang coulait en abondance.

En jetant les yeux autour de lui, il fut bien surpris de reconnaître,dans une femme qui était évanouie sur un fauteuil de bois, la petiteMarietta, la camériste de confiance d'Hélène; il la secoua vivement.

—Eh quoi! seigneur Jules, s'écria-t-elle en pleurant, est-ce que vousvoulez tuer la Marietta, votre amie?

—Bien loin de là; dis à Hélène que je lui demande pardon d'avoirtroublé son repos et qu'elle se souvienne de l'Ave Maria du Monte Cavi.Voici un bouquet que j'ai cueilli dans son jardin d'Albano; mais il estun peu taché de sang; lave-le avant de le lui donner.

A ce moment, il entendit une décharge de coups d'arquebuse dans lepassage; les bravi des religieuses attaquaient ses gens.

—Dis-moi donc où est la clef de la petite porte? dit-il à la Marietta.

—Je ne la vois pas; mais voici les clefs des cadenas des bras de ferqui maintiennent la grande porte. Vous pourrez sortir.

Jules prit les clefs et s'élança hors de la loge.

—Ne travaillez plus à démolir la muraille, dit-il à ses soldats, j'aienfin la clef de la porte.

Il y eut un moment de silence complet, pendant qu'il essayait d'ouvrirun cadenas avec l'une des petites clefs; il s'était trompé de clef, ilprit l'autre; enfin, il ouvrit le cadenas; mais, au moment où ilsoulevait le bras de fer, il reçut presque à bout portant un coup depistolet dans le bras droit. Aussitôt il sentit que ce bras lui refusaitle service.

—Soulevez le valet de fer, cria-t-il à ses gens.

Il n'avait pas besoin de le leur dire.

A la clarté du coup de pistolet, ils avaient vu l'extrémité recourbée dubras de fer à moitié hors de l'anneau attaché à la porte. Aussitôt troisou quatre mains vigoureuses soulevèrent le bras de fer; lorsque sonextrémité fut hors de l'anneau, on le laissa tomber. Alors on putentr'ouvrir l'un des battants de la porte; le caporal entra, et dit àJules en parlant fort bas:

—Il n'y a plus rien à faire, nous ne sommes plus que trois ou quatresans blessures, cinq sont morts.

—J'ai perdu du sang, reprit Jules, je sens que je vais m'évanouir;dites-leur de m'emporter.

Comme Jules parlait au brave caporal, les soldats du corps de gardetirèrent trois ou quatre coups d'arquebuse, et le caporal tomba mort.Par bonheur, Ugone avait entendu l'ordre donné par Jules, il appela parleurs noms deux soldats qui enlevèrent le capitaine. Comme il nes'évanouissait point, il leur ordonna de le porter au fond du jardin, àla petite porte. Cet ordre fit jurer les soldats; ils obéirenttoutefois.

—Cent sequins à qui ouvre cette porte! s'écria Jules.

Mais elle résista aux efforts de trois hommes furieux. Un des vieuxjardiniers, établi à une fenêtre du second étage, leur tirait forcecoups de pistolet, qui servaient à éclairer leur marche.

Après les efforts inutiles contre la porte, Jules s'évanouit tout àfait; Ugone dit aux soldats d'emporter le capitaine au plus vite. Pourlui, il entra dans la loge de la soeur tourière, il jeta à la porte lapetite Marietta en lui ordonnant d'une voix terrible de se sauver et dene jamais dire qui elle avait reconnu. Il tira la paille du lit, cassaquelques chaises et mit le feu à la chambre. Quand il vit le feu bienallumé, il se sauva à toutes jambes, au milieu des coups d'arquebusetirés par les bravi du couvent.

Ce ne fut qu'à plus de cent cinquante pas de la Visitation qu'il trouvale capitaine, entièrement évanoui, qu'on emportait à toute course.Quelques minutes après on était hors de la ville, Ugone fit faire halte:il n'avait plus que quatre soldats avec lui; il en renvoya deux dans laville, avec l'ordre de tirer des coups d'arquebuse de cinq minutes encinq minutes.

—Tâchez de retrouver vos camarades blessés, leur dit-il, sortez de laville avant le jour; nous allons suivre le sentier de la Croce Rossa. Sivous pouvez mettre le feu quelque part, n'y manquez pas.

Lorsque Jules reprit connaissance, l'on se trouvait à trois lieues de laville, et le soleil était déjà fort élevé sur l'horizon. Ugone lui fitson rapport.

—Votre troupe ne se compose plus que de cinq hommes, dont troisblessés. Deux paysans qui ont survécu ont reçu deux sequins degratification chacun et se sont enfuis; j'ai envoyé les deux hommes nonblessés au bourg voisin chercher un chirurgien.

Le chirurgien, vieillard tout tremblant, arriva bientôt monté sur un ânemagnifique; il avait fallu le menacer de mettre le feu à sa maison pourle décider à marcher. On eut besoin de lui faire boire de l'eau-de-viepour le mettre en état d'agir, tant sa peur était grande. Enfin il semit à l'oeuvre; il dit à Jules que ses blessures n'étaient d'aucuneconséquence.

—Celle du genou n'est pas dangereuse, ajouta-t-il; mais elle vous feraboiter toute la vie, si vous ne gardez pas un repos absolu pendantquinze jours ou trois semaines.

Le chirurgien pansa les soldats blessés. Ugone fit un signe de l'oeil àJules; on donna deux sequins au chirurgien, qui se confondit en actionsde grâces; puis, sous prétexte de le remercier, on lui fit boire unetelle quantité d'eau-de-vie, qu'il finit par s'endormir profondément.C'était ce qu'on voulait. On le transporta dans un champ voisin, onenveloppa quatre sequins dans un morceau de papier que l'on mit dans sapoche: c'était le prix de son âne sur lequel on plaça Jules et l'un dessoldats blessé à la jambe. On alla passer le moment de la grande chaleurdans une ruine antique au bord d'un étang; on marcha toute la nuit enévitant les villages, fort peu nombreux sur cette route, et enfin lesurlendemain, au lever du soleil, Jules, porté par ses hommes, seréveilla au centre de la forêt de la Faggiola, dans la cabane decharbonnier qui était son quartier général.

VI

Le lendemain du combat, les religieuses de la Visitation trouvèrent avechorreur neuf cadavres dans leur jardin et dans le passage qui conduisaitde la porte extérieure à la porte en barreaux de fer; huit de leursbravi étaient blessés. Jamais on n'avait eu une telle peur au couvent:parfois on avait bien entendu des coups d'arquebuse tirés sur la place,mais jamais cette quantité de coups de feu tirés dans le jardin, aucentre des bâtiments et sous les fenêtres des religieuses. L'affaireavait bien duré une heure et demie, et, pendant ce temps, le désordreavait été à son comble dans l'intérieur du couvent. Si Jules Branciforteavait eu la moindre intelligence avec quelqu'une des religieuses ou despensionnaires, il eût réussi: il suffisait qu'on lui ouvrît l'une desnombreuses portes qui donnent sur le jardin; mais, transportéd'indignation et de colère contre ce qu'il appelait le parjure de lajeune Hélène, Jules voulait tout emporter de vive force. Il eût crumanquer à ce qu'il se devait s'il eût confié ce dessein à quelqu'un quipût le redire à Hélène. Un seul mot, cependant, à la petite Marietta eûtsuffi pour le succès: elle eût ouvert l'une des portes donnant sur lejardin, et un seul homme paraissant dans les dortoirs du couvent, avecce terrible accompagnement de coups d'arquebuse entendu au dehors, eûtété obéi à la lettre. Au premier coup de feu, Hélène avait tremblé pourles jours de son amant, et n'avait plus songé qu'à s'enfuir avec lui.

Comment peindre son désespoir lorsque la petite Marietta lui parla del'effroyable blessure que Jules avait reçue au genou et dont elle avaitvu couler le sang en abondance? Hélène détestait sa lâcheté et sapusillanimité:

—J'ai eu la faiblesse de dire un mot à ma mère, et le sang de Jules acoulé; il pouvait perdre la vie dans cet assaut sublime où son courage atout fait.

Les bravi admis au parloir avaient dit aux religieuses, avides de lesécouter, que de leur vie ils n'avaient été témoins d'une bravourecomparable à celle du jeune homme habillé en courrier qui dirigeait lesefforts des brigands. Si toutes écoutaient ces récits avec le plus vifintérêt, on peut juger de l'extrême passion avec laquelle Hélènedemandait à ces bravi des détails sur le jeune chef des brigands. A lasuite des longs récits qu'elle se fit faire par eux et par les vieuxjardiniers, témoins fort impartiaux, il lui sembla qu'elle n'aimait plusdu tout sa mère. Il y eut même un moment de dialogue fort vif entre cespersonnes qui s'aimaient si tendrement la veille du combat; la signorade Campireali fut choquée des taches de sang qu'elle apercevait sur lesfleurs d'un certain bouquet dont Hélène ne se séparait plus un seulinstant.

—Il faut jeter ces fleurs souillées de sang.

—C'est moi qui ai fait verser ce sang généreux, et il a coulé parce quej'ai eu la faiblesse de vous dire un mot.

—Vous aimez encore l'assassin de votre frère?

—J'aime mon époux, qui, pour mon éternel malheur, a été attaqué par monfrère.

Après ces mots, il n'y eut plus une seule parole échangée entre lasignora de Campireali et sa fille pendant les trois journées que lasignora passa encore au couvent.

Le lendemain de son départ, Hélène réussit à s'échapper, profitant de laconfusion qui régnait aux deux portes du couvent par suite de laprésence d'un grand nombre de maçons qu'on avait introduits dans lejardin et qui travaillaient à y élever de nouvelles fortifications. Lapetite Marietta et elle s'étaient déguisées en ouvriers. Mais lesbourgeois faisaient une garde sévère aux portes de la ville. L'embarrasd'Hélène fut assez grand pour sortir. Enfin, ce même petit marchand quilui avait fait parvenir les lettres de Branciforte consentit à la fairepasser pour sa fille et à l'accompagner jusque dans Albano. Hélène ytrouva une cachette chez sa nourrice, que ses bienfaits avaient mise àmême d'ouvrir une petite boutique. A peine arrivée, elle écrivit àBranciforte, et la nourrice trouva, non sans de grandes peines, un hommequi voulut bien se hasarder à s'enfoncer dans la forêt de la Faggiola,sans avoir le mot d'ordre des soldats de Colonna.

Le messager envoyé par Hélène revint au bout de trois jours, touteffaré; d'abord, il lui avait été impossible de trouver Branciforte, etles questions qu'il ne cessait de faire sur le compte du jeune capitaineayant fini par le rendre suspect, il avait été obligé de prendre lafuite.

—Il n'en faut point douter, le pauvre Jules est mort, se dit Hélène, etc'est moi qui l'ai tué! Telle devait être la conséquence de ma misérablefaiblesse et de ma pusillanimité; il aurait dû aimer une femme forte, lafille de quelqu'un des capitaines du prince Colonna.

La nourrice crut qu'Hélène allait mourir. Elle monta au couvent desCapucins, voisin du chemin taillé dans le roc, où jadis Fabio et sonpère avaient rencontré les deux amants au milieu de la nuit. La nourriceparla longtemps à son confesseur, et, sous le secret du sacrement, luiavoua que la jeune Hélène de Campireali voulait aller rejoindre JulesBranciforte, son époux, et qu'elle était disposée à placer dans l'églisedu couvent une lampe d'argent de la valeur de cent piastres espagnoles.

—Cent piastres! répondit le moine irrité. Et que deviendra notrecouvent, si nous encourons la haine du seigneur de Campireali? Ce n'estpas cent piastres, mais bien mille, qu'il nous a données pour être allésrelever le corps de son fils sur le champ de bataille des Ciampi, sanscompter la cire.

Il faut dire en l'honneur du couvent que deux moines âgés, ayant euconnaissance de la position exacte de la jeune Hélène, descendirent dansAlbano, et l'allèrent voir dans l'intention d'abord de l'amener de gréou de force à prendre son logement dans le palais de sa famille: ilssavaient qu'ils seraient richement récompensés par la signora deCampireali. Tout Albano était rempli du bruit de la fuite d'Hélène et durécit des magnifiques promesses faites par sa mère à ceux qui pourraientlui donner des nouvelles de sa fille. Mais les deux moines furenttellement touchés du désespoir de la pauvre Hélène, qui croyait JulesBranciforte mort, que, bien loin de la trahir en indiquant à sa mère lelieu où elle s'était retirée, ils consentirent à lui servir d'escortejusqu'à la forteresse de la Petrella. Hélène et Marietta, toujoursdéguisées en ouvriers, se rendirent à pied et de nuit à une certainefontaine située dans la forêt de la Faggiola, à une lieue d'Albano. Lesmoines y avaient fait conduire des mulets, et, quand le jour fut venu,l'on se mit en route pour la Petrella. Les moines que l'on savaitprotégés par le prince, étaient salués avec respect par les soldatsqu'ils rencontraient dans la forêt; mais il n'en fut pas de même desdeux petits hommes qui les accompagnaient: les soldats les regardaientd'abord d'un oeil fort sévère et s'approchaient d'eux, puis éclataientde rire et faisaient compliment aux moines sur les grâces de leursmuletiers.

—Taisez-vous, impies, et croyez que tout se fait par ordre du prince
Colonna, répondaient les moines en cheminant.

Mais la pauvre Hélène avait du malheur; le prince était absent de laPetrella, et quand, trois jours après, à son retour, il lui accordaenfin une audience, il se montra très dur.

—Pourquoi venez-vous ici, mademoiselle? Que signifie cette démarche malavisée? Vos bavardages de femme ont fait périr sept hommes des plusbraves, qui fussent en Italie, et c'est ce qu'aucun homme sensé ne vouspardonnera jamais. En ce monde, il faut vouloir, ou ne pas vouloir.C'est sans doute aussi par suite de nouveaux bavardages que JulesBranciforte vient d'être déclaré sacrilège et condamné à être tenaillépendant deux heures avec des tenailles rougies au feu, et ensuite brûlécomme un juif, lui, un des meilleurs chrétiens que je connaisse! Commenteût-on pu, sans quelque bavardage infâme de votre part, inventer cemensonge horrible, savoir que Jules Branciforte était à Castro le jourde l'attaque du couvent? Tous mes hommes vous diront que ce jour-là mêmeon le voyait ici à la Petrella, et que, sur le soir, je l'envoyai àVelletri.

—Mais est-il vivant? s'écriait pour la dixième fois la jeune Hélènefondant en larmes.

—Il est mort pour vous, reprit le prince, vous ne le reverrez jamais.Je vous conseille de retourner à votre couvent de Castro; tâchez de neplus commettre d'indiscrétions, et je vous ordonne de quitter laPetrella d'ici à une heure. Surtout ne racontez à personne que vousm'avez vu, ou je saurai vous punir.

La pauvre Hélène eut l'âme navrée d'un pareil accueil de la part de cefameux prince Colonna pour lequel Jules avait tant de respect, etqu'elle aimait parce qu'il l'aimait.

Quoi qu'en voulût dire le prince Colonna, cette démarche d'Hélènen'était point mal avisée. Si elle fût venue trois jours plus tôt à laPetrella, elle y eût trouvé Jules Branciforte; sa blessure au genou lemettait hors d'état de marcher, et le prince le faisait transporter augros bourg d'Avezzano, dans le royaume de Naples. A la première nouvelledu terrible arrêt acheté contre Branciforte par le seigneur deCampireali, et qui le déclarait sacrilège et violateur de couvent, leprince avait vu que, dans le cas où il s'agirait de protégerBranciforte, il ne pouvait plus compter sur les trois quarts de seshommes. Ceci était un péché contre la Madone, à la protection delaquelle chacun de ces brigands croyait avoir des droits particuliers.S'il se fût trouvé un barigel à Rome assez osé pour venir arrêter JulesBranciforte au milieu de la forêt de la Faggiola, il aurait pu réussir.

En arrivant à Avezzano, Jules s'appelait Fontana, et les gens qui letransportaient furent discrets. A leur retour à la Petrella, ilsannoncèrent avec douleur que Jules était mort en route, et de ce momentchacun des soldats du prince sut qu'il y avait un coup de poignard dansle coeur pour qui prononcerait ce nom fatal.

Ce fut donc en vain qu'Hélène, de retour dans Albano, écrivit lettressur lettres, et dépensa, pour les faire porter à Branciforte, tous lessequins qu'elle avait. Les deux moines âgés, qui étaient devenus sesamis, car l'extrême beauté, dit le chroniqueur de Florence, ne laissepas d'avoir quelque empire, même sur les coeurs endurcis par ce quel'égoïsme et l'hypocrisie ont de plus bas; les deux moines, disons-nous,avertirent la pauvre jeune fille que c'était en vain qu'elle cherchait àfaire parvenir un mot à Branciforte: Colonna avait déclaré qu'il étaitmort, et certes Jules ne reparaîtrait au monde que quand le prince levoudrait. La nourrice d'Hélène lui annonça en pleurant que sa mèrevenait enfin de découvrir sa retraite, et que les ordres les plussévères étaient donnés pour qu'elle fût transportée de vive force aupalais Campireali, dans Albano. Hélène comprit qu'une fois dans cepalais sa prison pouvait être d'une sévérité sans bornes, et que l'onparviendrait à lui interdire absolument toutes communications avec ledehors, tandis qu'au couvent de Castro elle aurait, pour recevoir etenvoyer des lettres, les mêmes facilités que toutes les religieuses.D'ailleurs, et ce fut ce qui la détermina, c'était dans le jardin de cecouvent que Jules avait répandu son sang pour elle: elle pourrait revoirce fauteuil de bois de la tourière, où il s'était placé un moment pourregarder sa blessure au genou; c'était là qu'il avait donné à Mariettace bouquet taché de sang, qui ne la quittait plus. Elle revint donctristement au couvent de Castro, et l'on pourrait terminer ici sonhistoire: ce serait bien pour elle, et peut-être aussi pour le lecteur.Nous allons, en effet, assister à la longue dégradation d'une âme nobleet généreuse. Les mesures prudentes et les mensonges de la civilisation,qui désormais vont l'obséder de toutes parts, remplaceront lesmouvements sincères des passions énergiques et naturelles. Lechroniqueur romain fait ici une réflexion pleine de naïveté: parcequ'une femme se donne la peine de faire une belle fille, elle croitavoir le talent qu'il faut pour diriger sa vie, et, parce quelorsqu'elle avait six ans, elle lui disait avec raison: Mademoiselle,redressez votre collerette, lorsque cette fille a dix-huit ans et ellecinquante, lorsque cette fille a autant et plus d'esprit que sa mère,celle-ci, emportée par la manie de régner, se croit le droit de dirigersa vie et même d'employer le mensonge. Nous verrons que c'est VictoireCarafa, la mère d'Hélène, qui, par une suite de moyens adroits et fortsavamment combinés, amena la mort cruelle de sa fille si chérie, aprèsavoir fait son malheur pendant douze ans, triste résultat de la manie derégner.

Avant de mourir, le seigneur de Campireali avait eu la joie de voirpublier dans Rome la sentence qui condamnait Branciforte à être tenaillépendant deux heures avec des fers rouges dans les principaux carrefoursde Rome, à être ensuite brûlé à petit feu, et ses cendres jetées dans leTibre. Les fresques du cloître de Sainte-Marie-Nouvelle, à Florence,montrent encore aujourd'hui comment on exécutait ces sentences cruellesenvers les sacrilèges. En général, il fallait un grand nombre de gardespour empêcher le peuple indigné de remplacer les bourreaux dans leuroffice. Chacun se croyait ami intime de la Madone. Le seigneur deCampireali s'était encore fait lire cette sentence peu de moments avantsa mort, et avait donné à l'avocat qui l'avait procurée sa belle terresituée entre Albano et la mer. Cet avocat n'était point sans mérite.Branciforte était condamné à ce supplice atroce, et cependant aucuntémoin n'avait dit l'avoir reconnu sous les habits de ce jeune hommedéguisé en courrier qui semblait diriger avec tant d'autorité lesmouvements des assaillants. La magnificence de ce don mit en émoi tousles intrigants de Rome. II y avait alors à la cour un certain fratone(moine), homme profond et capable de tout, même de forcer le pape à luidonner le chapeau; il prenait soin des affaires du prince Colonna, et ceclient terrible lui valait beaucoup de considération. Lorsque la signorade Campireali vit sa fille de retour à Castro, elle fit appeler cefratone.

—Votre révérence sera magnifiquement récompensée, si elle veut bienaider à la réussite de l'affaire fort simple que je vais lui expliquer.D'ici à peu de jours, la sentence qui condamne Jules Branciforte à unsupplice terrible va être publiée et rendue exécutoire aussi dans leroyaume de Naples. J'engage votre révérence à lire cette lettre duvice-roi, un peu mon parent, qui daigne m'annoncer cette nouvelle. Dansquel pays Branciforte pourra-t-il chercher un asile? Je ferai remettrecinquante mille piastres au prince avec prière de donner le tout oupartie à Jules Branciforte, sous la condition qu'il ira servir le roid'Espagne, mon seigneur, contre les rebelles de Flandre. Le vice-roidonnera un brevet de capitaine à Branciforte, et, afin que la sentencede sacrilège, que j'espère bien aussi rendre exécutoire en Espagne, nel'arrête point dans sa carrière, il portera le nom de baron Lizzara;c'est une petite terre que j'ai dans les Abruzzes, et dont, à l'aide deventes simulées, je trouverai moyen de lui faire passer la propriété. Jepense que votre révérence n'a jamais vu une mère traiter ainsil'assassin de son fils. Avec cinq cents piastres, nous aurions pu depuislongtemps nous débarrasser de cet être odieux; mais nous n'avons pointvoulu nous brouiller avec Colonna. Ainsi daignez lui faire remarquer quemon respect pour ses droits me coûte soixante ou quatre-vingt millepiastres. Je veux n'entendre jamais parler de ce Branciforte, et sur letout présentez mes respects au prince.

Le fratone dit que sous trois jours il irait faire une promenade du côtéd'Ostie, et la signora de Campireali lui remit une bague valant millepiastres.

Quelques jours plus tard, le fratone reparut dans Rome, et dit à lasignora de Campireali qu'il n'avait point donné connaissance de saproposition au prince; mais qu'avant un mois le jeune Branciforte seraitembarqué pour Barcelone, où elle pourrait lui faire remettre par un desbanquiers de cette ville la somme de cinquante mille piastres.

Le prince trouva bien des difficultés auprès de Jules; quelques dangersque désormais il dût courir en Italie, le jeune amant ne pouvait sedéterminer à quitter ce pays. En vain le prince laissa-t-il entrevoirque la signora de Campireali pouvait mourir; en vain promit-il que danstous les cas, au bout de trois ans, Jules pourrait revenir voir sonpays, Jules répandait des larmes, mais ne consentait point. Le princefut obligé d'en venir à lui demander ce départ comme un servicepersonnel; Jules ne put rien refuser à l'ami de son père; mais, avanttout, il voulait prendre les ordres d'Hélène. Le prince daigna secharger d'une longue lettre; et, bien plus, permit à Jules de lui écrirede Flandre une fois tous les mois. Enfin, l'amant désespéré s'embarquapour Barcelone. Toutes ses lettres furent brûlées pal le prince, qui nevoulait pas que Jules revînt jamais en Italie. Nous avons oublié de direque, quoique fort éloigné par caractère de toute fatuité, le princes'était cru obligé de dire, pour faire réussir la négociation, quec'était lui qui croyait convenable d'assurer une petite fortune decinquante mille piastres au fils unique d'un des plus fidèles serviteurde la maison Colonna.

La pauvre Hélène était traitée en princesse au couvent de Castro. Lamort de son père l'avait mise en possession d'une fortune considérable,et il lui survint des héritages immenses. A l'occasion de la mort de sonpère, elle fit donner cinq aunes de drap noir à tous ceux des habitantsde Castro ou des environs qui déclarèrent vouloir porter le deuil duseigneur de Campireali. Elle était encore dans les premiers jours de songrand deuil, lorsqu'une main parfaitement inconnue lui remit une lettrede Jules. Il serait difficile de peindre les transports avec lesquelscette lettre fut ouverte, non plus que la profonde tristesse qui ensuivit la lecture. C'était pourtant bien l'écriture de Jules; elle futexaminée avec la plus sévère attention. La lettre parlait d'amour; maisquel amour, grand Dieu! La signora de Campireali, qui avait tantd'esprit, l'avait pourtant composée. Son dessein était de commencer lacorrespondance par sept à huit lettres d'amour passionné; elle voulaitpréparer ainsi les suivantes, où l'amour semblerait s'éteindre peu àpeu.

Nous passerons rapidement sur dix années d'une vie malheureuse. Hélènese croyait tout à fait oubliée, et cependant avait refusé avec hauteurles hommages des jeunes seigneurs les plus distingués de Rome. Pourtantelle hésita un instant lorsqu'on lui parla du jeune Octave Colonna, filsaîné du fameux Fabrice, qui jadis l'avait si mal reçue à la Petrella. Illui semblait que, devant absolument prendre un mari pour donner unprotecteur aux terres qu'elle avait dans l'État romain et dans leroyaume de Naples, il lui serait moins odieux de porter le nom d'unhomme que jadis Jules avait aimé. Si elle eût consenti à ce mariage,Hélène arrivait bien rapidement à la vérité sur Jules Branciforte. Levieux prince Fabrice parlait souvent et avec transports des traits debravoure surhumaine du colonel Lizzara (Jules Branciforte), qui, tout àfait semblable aux héros des vieux romans, cherchait à se distraire parde belles actions de l'amour malheureux qui le rendait insensible à tousles plaisirs. Il croyait Hélène mariée depuis longtemps; la signora deCampireali l'avait environné, lui aussi, de mensonges.

Hélène s'était réconciliée à demi avec cette mère si habile. Celle-cidésirant passionnément la voir mariée, pria son ami, le vieux cardinalSanti-Quatro, protecteur de la Visitation, et qui allait à Castro,d'annoncer en confidence aux religieuses les plus âgées du couvent queson voyage avait été retardé par un acte de grâce. Le bon pape GrégoireXIII, mû de pitié pour l'âme d'un brigand nommé Jules Branciforte, quiautrefois avait tenté de violer leur monastère, avait voulu, enapprenant sa mort, révoquer la sentence qui le déclarait sacrilège, bienconvaincu que, sous le poids d'une telle condamnation, il ne pourraitjamais sortir du purgatoire, si toutefois Branciforte, surpris auMexique et massacré par des sauvages révoltés, avait eu le bonheur den'aller qu'en purgatoire. Cette nouvelle mit en agitation tout lecouvent de Castro; elle parvint à Hélène, qui alors se livrait à toutesles folies de vanité que peut inspirer à une personne profondémentennuyée la possession d'une grande fortune. A partir de ce moment, ellene sortit plus de sa chambre. Il faut savoir que, pour arriver à pouvoirplacer sa chambre dans la petite loge de la portière où Jules s'étaitréfugié un instant dans la nuit du combat, elle avait fait reconstruireune moitié du couvent. Avec des peines infinies et ensuite un scandalefort difficile à apaiser, elle avait réussi à découvrir et à prendre àson service les trois bravi employés par Branciforte et survivant encoreaux cinq qui jadis échappèrent au combat de Castro. Parmi eux setrouvait Ugone, maintenant vieux et criblé de blessures. La vue de cestrois hommes avait causé bien des murmures; mais enfin la crainte que lecaractère altier d'Hélène inspirait à tout le couvent l'avait emporté,et tous les jours on les voyait, revêtus de sa livrée, venir prendre sesordres à la grille extérieure, et souvent répondre longuement à sesquestions toujours sur le même sujet.

Après les six mois de réclusion et de détachement pour toutes les chosesdu monde qui suivirent l'annonce de la mort de Jules, la premièresensation qui réveilla cette âme déjà brisée par un malheur sans remèdeet un long ennui fut une sensation de vanité.

Depuis peu, l'abbesse était morte. Suivant l'usage, le cardinalSanti-Quatro, qui était encore protecteur de la Visitation malgré songrand âge de quatre-vingt douze ans, avait formé la liste des troisdames religieuses entre lesquelles le pape devait choisir une abbesse.Il fallait des motifs bien graves pour que Sa Sainteté lût les deuxderniers noms de la liste, elle se contentait ordinairement de passer untrait de plume sur ces noms, et la nomination était faite.

Un jour, Hélène était à la fenêtre de l'ancienne loge de la tourière,qui était devenue maintenant l'extrémité de l'aile des nouveauxbâtiments construits par ses ordres. Cette fenêtre n'était pas élevée deplus de deux pieds au-dessus du passage arrosé jadis du sang de Jules etqui maintenant faisait partie du jardin. Hélène avait les yeuxprofondément fixés sur la terre. Les trois dames que l'on savait depuisquelques heures être portées sur la liste du cardinal pour succéder à ladéfunte abbesse vinrent à passer devant la fenêtre d'Hélène. Elle ne lesvit pas, et par conséquent ne put les saluer. L'une des trois dames futpiquée et dit assez haut aux deux autres:

—Voilà une belle façon pour une pensionnaire d'étaler sa chambre auxyeux du public!

Réveillée par ces paroles, Hélène leva les yeux et rencontra troisregards méchants.

—Eh bien, se dit-elle en fermant la fenêtre sans saluer, voici assez detemps que je suis agneau dans ce couvent, il faut être loup, quand ce neserait que pour varier les amusements de messieurs les curieux de laville.

Une heure après, un de ses gens, expédié en courrier, portait la lettresuivante à sa mère, qui depuis dix années habitait Rome et y avait suacquérir un grand crédit.

«MÈRE TRÈS RESPECTABLE,

«Tous les ans tu me donnes trois cent mille francs le jour de ma fête; j'emploie cet argent à faire ici des folies, honorables à la vérité, mais qui n'en sont pas moins des folies. Quoique tu ne me le témoignes plus depuis longtemps, je sais que j'aurais deux façons de te prouver ma reconnaissance pour toutes les bonnes intentions que tu as eues à mon égard. Je ne me marierai point, mais je deviendrais avec plaisir abbesse de ce couvent; ce qui m'a donné cette idée, c'est que les trois dames que notre cardinal Santi-Quatro a portées sur la liste par lui présentée au Saint-Père sont mes ennemies; et, quelle que soit l'élue, je m'attends à éprouver toutes sortes de vexations. Présente le bouquet de ma fête aux personnes auxquelles il faut l'offrir; faisons d'abord retarder de six mois la nomination, ce qui rendra folle de bonheur la prieure du couvent, mon amie intime, et qui aujourd'hui tient les rênes du gouvernement. Ce sera déjà pour moi une source de bonheur, et c'est bien rarement que je puis employer ce mot en parlant de ta fille. Je trouve mon idée folle; mais, si tu vois quelque chance de succès, dans trois jours je prendrai le voile blanc, huit années de séjour au couvent, sans découcher, me donnant droit à une exemption de six mois. La dispense ne se refuse pas, et coûte quarante écus.

«Je suis avec respect, ma vénérable mère,» etc.

Cette lettre combla de joie la signora de Campireali. Lorsqu'elle lareçut, elle se repentait vivement d'avoir fait annoncer à sa fille lamort de Branciforte; elle ne savait comment se terminerait cetteprofonde mélancolie où elle était tombée; elle prévoyait quelque coup detête, elle allait jusqu'à craindre que sa fille ne voulut aller visiterau Mexique le lieu où l'on avait prétendu que Branciforte avait étémassacré, auquel cas il était très possible qu'elle apprît à Madrid levrai nom du colonel Lizzara. D'un autre côté, ce que sa fille demandaitpar son courrier était la chose du monde la plus difficile et l'on peutmême dire la plus absurde. Une jeune fille qui n'était pas mêmereligieuse, et qui d'ailleurs n'était connue que par la folle passiond'un brigand, que peut-être elle avait partagée, être mise à la têted'un couvent où tous les princes romains comptaient quelques parentes!Mais, pensa la signora de Campireali, on dit que tout procès peut êtreplaidé et par conséquent gagné. Dans sa réponse, Victoire Carafa donnades espérances à sa fille, qui, en général, n'avait que des volontésabsurdes, mais par compensation s'en dégoûtait très facilement. Dans lasoirée, en prenant des informations sur tout ce qui, de près ou de loin,pouvait tenir au couvent de Castro, elle apprit que depuis plusieursmois son ami le cardinal Santi-Quatro avait beaucoup d'humeur: ilvoulait marier sa nièce à don Octave Colonna, fils aîné du princeFabrice, dont il a été parlé si souvent dans la présente histoire. Leprince lui offrait son second fils don Lorenzo, parce que, pour arrangersa fortune, étrangement compromise par la guerre que le roi de Naples etle pape, enfin d'accord, faisaient aux brigands de la Faggiola, ilfallait que la femme de son fils aîné apportât une dot de six cent millepiastres (3 210 000 francs) dans la maison Colonna. Or le cardinalSanti-Quatro, même en déshéritant de la façon la plus ridicule tous sesautres parents, ne pouvait offrir qu'une fortune de trois centquatre-vingts ou quatre cent mille écus.

Victoire Carafa passa la soirée et une partie de la nuit à se faireconfirmer ces faits par tous les amis du vieux Santi-Quatro. Lelendemain, dès sept heures, elle se fit annoncer chez le vieux cardinal.

—Éminence, lui dit-elle, nous sommes bien vieux tous les deux; il estinutile de chercher à nous tromper, en donnant de beaux noms à deschoses qui ne sont pas belles; je viens vous proposer une folie; tout ceque je puis dire pour elle, c'est qu'elle n'est pas odieuse; maisj'avouerai que je la trouve souverainement ridicule. Lorsqu'on traitaitle mariage de don Octave Colonna avec ma fille Hélène, j'ai pris del'amitié pour ce jeune homme, et, le jour de son mariage, je vousremettrai deux cent mille piastres en terres ou en argent, que je vousprierai de lui faire tenir. Mais, pour qu'une pauvre veuve telle que moipuisse faire un sacrifice aussi énorme, il faut que ma fille Hélène, quia présentement vingt-sept ans, et qui depuis l'âge de dix-neuf ans n'apas découché du couvent, soit faite abbesse de Castro; il faut pour celaretarder l'élection de six mois, la chose est canonique.

—Que dites-vous, madame? s'écria le vieux cardinal hors de lui; SaSainteté elle-même ne pourrait pas faire ce que vous venez demander à unpauvre vieillard impotent.

—Aussi ai-je dit à Votre Éminence que la chose était ridicule: les sotsla trouveront folle; mais les gens bien instruits de ce qui se passe àla cour penseront que notre excellent prince, le bon pape Grégoire XIII,a voulu récompenser les loyaux et longs services de Votre Éminence enfacilitant un mariage que tout Rome sait qu'elle désire. Du reste, lachose est fort possible, tout à fait canonique, j'en réponds; ma filleprendra le voile blanc dès demain.

—Mais la simonie, madame! s'écria le vieillard d'une voix terrible.

La signora de Campireali s'en allait.

—Quel est ce papier que vous laissez?

—C'est la liste des terres que je présenterais comme valant deux centmille piastres si l'on ne voulait pas d'argent comptant; le changementde propriété de ces terres pourrait être tenu secret pendant fortlongtemps; par exemple, la maison Colonna me ferait des procès que jeperdrais.

—Mais la simonie, madame! l'effroyable simonie!

—Il faut commencer par différer l'élection de six mois, demain jeviendrai prendre les ordres de Votre Éminence.

Je sens qu'il faut expliquer pour les lecteurs nés au nord des Alpes leton presque officiel de plusieurs parties de ce dialogue; je rappelleraique, dans les pays strictement catholiques, la plupart des dialogues surles sujets scabreux finissent par arriver au confessionnal, et alors iln'est rien moins qu'indifférent de s'être servi d'un mot respectueux oud'un terme ironique.

Le lendemain dans la journée, Victoire Carafa sut que, par suite d'unegrande erreur de fait, découverte dans la liste des trois damesprésentées pour la place d'abbesse de Castro, cette élection étaitdifférée de six mois: la seconde dame portée sur la liste avait unrenégat dans sa famille; un de ses grands oncles s'était fait protestantà Udine.

La signora de Campireali crut devoir faire une démarche auprès du princeFabrice Colonna, à la maison duquel elle allait offrir une si notableaugmentation de fortune. Après deux jours de soins, elle parvint àobtenir une entrevue dans un village voisin de Rome, mais elle sortittout effrayée de cette audience; elle avait trouvé le prince,ordinairement si calme, tellement préoccupé de la gloire militaire ducolonel Lizzara (Jules Branciforte), qu'elle avait jugé absolumentinutile de lui demander le secret sur cet article. Le colonel était pourlui comme un fils, et, mieux encore, comme un élève favori. Le princepassait sa vie à lire et relire certaines lettres arrivées de Flandre.Que devenait le dessein favori auquel la signora de Campirealisacrifiait tant de choses depuis dix ans, si sa fille apprenaitl'existence et la gloire du colonel Lizzara?

Je crois devoir passer sous silence beaucoup de circonstances qui, à lavérité, peignent les moeurs de cette époque, mais qui me semblenttristes à raconter. L'auteur du manuscrit romain s'est donné des peinesinfinies pour arriver à la date exacte de ces détails que je supprime.

Deux ans après l'entrevue de la signora de Campireali avec le princeColonna, Hélène était abbesse de Castro; mais le vieux cardinalSanti-Quatro était mort de douleur après ce grand acte de simonie. En cetemps-là, Castro avait pour évêque le plus bel homme de la cour du pape,monsignor Francesco Cittadini, noble de la ville de Milan. Ce jeunehomme, remarquable par ses grâces modestes et son ton de dignité, eutdes rapports fréquents avec l'abbesse de la Visitation à l'occasionsurtout du nouveau cloître dont elle entreprit d'embellir son couvent.Ce jeune évêque Cittadini, alors âgé de vingt-neuf ans, devint amoureuxfou de cette belle abbesse. Dans le procès qui fut dressé un an plustard, une foule de religieuses, entendues comme témoins, rapportent quel'évêque multipliant le plus possible ses visites au couvent, disantsouvent à leur abbesse: «Ailleurs je commande, et, je l'avoue à mahonte, j'y trouve quelque plaisir; auprès de vous j'obéis comme unesclave, mais avec un plaisir qui surpasse de bien loin celui decommander ailleurs. Je me trouve sous l'influence d'un être supérieur;quand je l'essayerais, je ne pourrais avoir d'autre volonté que lasienne, et j'aimerais mieux me voir pour une éternité le dernier de sesesclaves que d'être roi loin de ses yeux.»

Les témoins rapportent qu'au milieu de ces phrases élégantes souventl'abbesse lui ordonnait de se taire, et en des termes durs et quimontraient le mépris.

—A vrai dire, continue un autre témoin, madame le traitait comme undomestique; dans ces cas-là, le pauvre évêque baissait les yeux, semettait à pleurer, mais ne s'en allait point. Il trouvait tous les joursde nouveaux prétextes pour reparaître au couvent, ce que scandalisaitfort les confesseurs des religieuses et les ennemies de l'abbesse. Maismadame l'abbesse était vivement défendue par la prieure, son amieintime, et qui, sous ses ordres immédiats, exerçait le gouvernementintérieur.

—Vous savez, mes nobles soeurs, disait celle-ci, que, depuis cettepassion contrariée que notre abbesse éprouva dans sa première jeunessepour un soldat d'aventures, il lui est resté beaucoup de bizarrerie dansles idées, mais vous savez toutes que son caractère a ceci deremarquable, que jamais elle ne revient sur le compte des gens pourlesquels elle a montré du mépris. Or, dans toute sa vie peut-être, ellen'a pas prononcé autant de paroles outrageantes qu'elle en a adresséesen notre présence au pauvre monsignor Cittadini. Tous les jours, nousvoyons celui-ci subir des traitements qui nous font rougir pour sa hautedignité.

—Oui, répondaient les religieuses scandalisées, mais il revient tousles jours; donc, au fond, il n'est pas si maltraité, et, dans tous lescas, cette apparence d'intrigue nuit à la considération du saint ordrede la Visitation.

Le maître le plus dur n'adresse pas au valet le plus inepte le quart desinjures dont tous les jours l'altière abbesse accablait ce jeune évêqueaux façons si onctueuses; mais il était amoureux, et avait apporté deson pays cette maxime fondamentale, qu'une fois une entreprise de cegenre commencée, il ne faut plus s'inquiéter que du but, et ne pasregarder les moyens.

—Au bout du compte, disait l'évêque à son confident César del Bene, lemépris est pour l'amant qui s'est désisté de l'attaque avant d'y êtrecontraint par des moyens de force majeure.

Maintenant ma triste tâche va se borner à donner un extraitnécessairement fort sec du procès à la suite duquel Hélène trouva lamort. Ce procès, que j'ai lu dans une bibliothèque dont je dois taire lenom, ne forme pas moins de huit volumes in-folio. L'interrogatoire et leraisonnement sont en langue latine, les réponses en italien. J'y voisqu'au mois de novembre 1572, sur les onze heures du soir, le jeuneévêque se rendit seul à la porte de l'église où toute la journée lesfidèles sont admis; l'abbesse elle-même lui ouvrit cette porte, et luipermit de la suivre. Elle le reçut dans une chambre qu'elle occupaitsouvent et qui communiquait par une porte secrète aux tribunes quirègnent sur les nefs de l'église. Une heure s'était à peine écouléelorsque l'évêque fort surpris, fut renvoyé chez lui; l'abbesse elle-mêmele reconduisit à la porte de l'église, et lui dit ces propres paroles:

—Retournez à votre palais et quittez-moi bien vite. Adieu, monseigneur,vous me faites horreur; il me semble que je me suis donnée à un laquais.

Toutefois, trois mois après, arriva le temps du carnaval. Les gens deCastro étaient renommés par les fêtes qu'ils se donnaient entre eux àcette époque, la ville entière retentissait du bruit des mascarades.Aucune ne manquait de passer devant une petite fenêtre qui donnait unjour de souffrance à une certaine écurie du couvent. L'on sent bien quetrois mois avant le carnaval cette écurie était changée en salon, etqu'elle ne désemplissait pas les jours de mascarade. Au milieu de toutesles folies du public, l'évêque vint à passer dans son carrosse;l'abbesse lui fit un signe, et, la nuit suivante, à une heure, il nemanqua pas de se trouver à la porte de l'église. Il entra; mais, moinsde trois quarts d'heure après, il fut renvoyé avec colère. Depuis lepremier rendez-vous au mois de novembre, il continuait à venir aucouvent à peu près tous les huit jours. On trouvait sur sa figure unpetit air de triomphe et de sottise qui n'échappait à personne, mais quiavait le privilège de choquer grandement le caractère altier de la jeuneabbesse. Le lundi de Pâques, entre autres jours, elle le traita comme ledernier des hommes, et lui adressa des paroles que le plus pauvre deshommes de peine du couvent n'eût pas supportées. Toutefois, peu de joursaprès, elle lui fit un signe à la suite duquel le bel évêque ne manquapas de se trouver, à minuit, à la porte de l'église; elle l'avait faitvenir pour lui apprendre qu'elle était enceinte. A cette annonce, dit leprocès, le beau jeune homme pâlit d'horreur et devint tout à faitstupide de peur. L'abbesse eut la fièvre; elle fit appeler le médecin,et ne lui fit point mystère de son état. Cet homme connaissait lecaractère généreux de la malade, et lui promit de la tirer d'affaire. Ilcommença par la mettre en relation avec une femme du peuple jeune etjolie, qui, sans porter le titre de sage-femme, en avait les talents.Son mari était boulanger. Hélène fut contente de la conversation decette femme, qui lui déclara que, pour l'exécution des projets à l'aidedesquels elle espérait la sauver, il était nécessaire qu'elle eût deuxconfidentes dans le couvent.

—Une femme comme vous, à la bonne heure, mais une de mes égales! non;sortez de ma présence.

La sage-femme se retira. Mais, quelques heures plus tard, Hélène, netrouvant pas prudent de s'exposer aux bavardages de cette femme, fitappeler le médecin, qui la renvoya au couvent, où elle fut traitéegénéreusement. Cette femme jura que, même non rappelée, elle n'eûtjamais divulgué le secret confié; mais elle déclara de nouveau que, s'iln'y avait pas dans l'intérieur du couvent deux femmes dévouées auxintérêts de l'abbesse et sachant tout, elle ne pouvait se mêler de rien.(Sans doute elle songeait à l'accusation d'infanticide). Après y avoirbeaucoup réfléchi, l'abbesse résolut de confier ce terrible secret àmadame Victoire, prieure du couvent, de la noble famille des ducs de C,et à Madame Bernarde, fille du marquis P Elle leur fit jurer sur leursbréviaires de ne jamais dire un mot, même au tribunal de la pénitence,de ce qu'elle allait leur confier. Ces dames restèrent glacées deterreur. Elles avouent, dans leurs interrogatoires, que, préoccupées ducaractère si altier de leur abbesse, elles s'attendirent à l'aveu dequelque meurtre. L'abbesse leur dit d'un air simple et froid:

—J'ai manqué à tous mes devoirs, je suis enceinte.

Madame Victoire, la prieure, profondément émue et troublée par l'amitiéqui, depuis tant d'années, l'unissait à Hélène, et non poussée par unevaine curiosité, s'écria les larmes aux yeux:

—Quel est donc l'imprudent qui a commis ce crime?

—Je ne l'ai pas dit même à mon confesseur; jugez si je veux le dire àvous!

Ces deux dames délibérèrent aussitôt sur les moyens de cacher ce fatalsecret au reste du couvent. Elles décidèrent d'abord que le lit del'abbesse serait transporté dans sa chambre actuelle, lieu tout à faitcentral, à la pharmacie que l'on venait d'établir dans l'endroit le plusreculé du couvent, au troisième étage du grand bâtiment élevé par lagénérosité d'Hélène. C'est dans ce lieu que l'abbesse donna le jour à unenfant mâle. Depuis trois semaines la femme du boulanger était cachéedans l'appartement de la prieure. Comme cette femme marchait avecrapidité le long du cloître, emportant l'enfant, celui-ci jeta des cris,et, dans sa terreur, cette femme se réfugia dans la cave. Une heureaprès, madame Bernarde, aidée du médecin, parvint à ouvrir une petiteporte du jardin, la femme du boulanger sortit rapidement du couvent etbientôt après de la ville. Arrivée en rase campagne et poursuivie parune terreur panique, elle se réfugia dans une grotte que le hasard luifit rencontrer dans certains rochers. L'abbesse écrivit à César delBene, confident et premier valet de chambre de l'évêque, qui courut à lagrotte qu'on lui avait indiquée; il était à cheval: il prit l'enfantdans ses bras, et partit au galop pour Montefiascone. L'enfant futbaptisé dans l'église de Sainte-Marguerite, et reçut le nom d'Alexandre.L'hôtesse du lieu avait procuré une nourrice à laquelle César remit huitécus: beaucoup de femmes, s'étant rassemblées autour de l'église pendantla cérémonie du baptême, demandèrent à grands cris au seigneur César lenom du père de l'enfant.

—C'est un grand seigneur de Rome, leur dit-il, qui s'est permisd'abuser d'une pauvre villageoise comme vous.

Et il disparut.

VII

Tout allait bien jusque-là dans cet immense couvent, habité par plus detrois cents femmes curieuses; personne n'avait rien vu, personne n'avaitrien entendu. Mais l'abbesse avait remis au médecin quelques poignées desequins nouvellement frappés à la monnaie de Rome. Le médecin donnaplusieurs de ces pièces à la femme du boulanger. Cette femme était jolieet son mari jaloux; il fouilla dans sa malle, trouva ces pièces d'or sibrillantes, et, les croyant le prix de son déshonneur, la força, lecouteau sur la gorge, à dire d'où elles provenaient. Après quelquestergiversations, la femme avoua la vérité, et la paix fut faite. Lesdeux époux en vinrent à délibérer sur l'emploi d'une telle somme. Laboulangère voulait payer quelques dettes; mais le mari trouva plus beaud'acheter un mulet, ce qui fut fait. Ce mulet fit scandale dans lequartier, qui connaissait bien la pauvreté des deux époux. Toutes lescommères de la ville, amies et ennemies, venaient successivementdemander à la femme du boulanger quel était l'amant généreux qui l'avaitmise à même d'acheter un mulet. Cette femme, irritée, répondaitquelquefois en racontant la vérité. Un jour que César del Bene étaitallé voir l'enfant, et revenait rendre compte de sa visite à l'abbesse,celle-ci, quoique fort indisposée, se traîna jusqu'à la grille, et luifit des reproches sur le peu de discrétion des agents employés par lui.De son côté, l'évêque tomba malade de peur; il écrivit à ses frères àMilan pour leur raconter l'injuste accusation à laquelle il était enbutte: il les engageait à venir à son secours. Quoique gravementindisposé, il prit la résolution de quitter Castro; mais, avant departir, il écrivit à l'abbesse:

«Vous saurez déjà que tout ce qui a été fait est oublié. Ainsi, si vousprenez intérêt à sauver non seulement ma réputation, mais peut-être mavie, et pour éviter un plus grand scandale, vous pouvez inculperJean-Baptiste Doleri, mort depuis peu de jours; que si, par ce moyen,vous ne réparez pas votre honneur, le mien du moins ne courra plus aucunpéril.»

L'évêque appela don Luigi, confesseur du monastère de Castro.

—Remettez ceci, lui dit-il, dans les propres mains de madame l'abbesse.

Celle-ci, après avoir lu cet infâme billet, s'écria devant tout ce quise trouvait dans la chambre:

—Ainsi méritent d'être traitées les vierges folles qui préfèrent labeauté du corps à celle de l'âme!

Le bruit de tout ce qui se passait à Castro parvint rapidement auxoreilles du terrible cardinal Farnèse (il se donnait ce caractère depuisquelques années, parce qu'il espérait, dans le prochain conclave, avoirl'appui des cardinaux zelanti). Aussitôt il donna l'ordre au podestat deCastro de faire arrêter l'évêque Cittadini. Tous les domestiques decelui-ci, craignant la question, prirent la fuite. Le seul César delBene resta fidèle à son maître, et lui jura qu'il mourrait dans lestourments plutôt que de rien avouer qui pût lui nuire. Cittadini, sevoyant entouré de gardes dans son palais, écrivit de nouveau à sesfrères, qui arrivèrent de Milan en toute hâte. Ils le trouvèrent détenudans la prison de Ronciglione.

Je vois dans le premier interrogatoire de l'abbesse que, tout en avouantsa faute, elle nia avoir eu des rapports avec monseigneur l'évêque; soncomplice avant été Jean-Baptiste Doleri, avocat du couvent.

Le 9 septembre 1573, Grégoire XIII ordonna que le procès fût fait entoute hâte et en toute rigueur. Un juge criminel, un fiscal et uncommissaire se transportèrent à Castro et à Ronciglione. César del Bene,premier valet de chambre de l'évêque, avoue seulement avoir porté unenfant chez une nourrice. On l'interroge en présence de mesdamesVictoire et Bernarde. On le met à la torture deux jours de suite; ilsouffre horriblement; mais, fidèle à sa parole, il n'avoue que ce qu'ilest impossible de nier, et le fiscal ne peut rien tirer de lui.

Quand vient le tour de mesdames Victoire et Bernarde, qui avaient ététémoins des tortures infligées à César, elles avouent tout ce qu'ellesont fait. Toutes les religieuses sont interrogées sur le nom de l'auteurdu crime; la plupart répondent avoir ouï dire que c'est monseigneurl'évêque. Une des soeurs portières rapporte les paroles outrageantes quel'abbesse avait adressées à l'évêque en le mettant à la porte del'église. Elle ajoute:

«Quand on se parle sur ce ton, c'est qu'il y a bien longtemps que l'onfait l'amour ensemble. En effet, monseigneur l'évêque, ordinairementremarquable par l'excès de sa suffisance, avait, en sortant de l'église,l'air tout penaud.»

L'une des religieuses, interrogée en présence de l'instrument destortures, répond que l'auteur du crime doit être le chat, parce quel'abbesse le tient continuellement dans ses bras et le caresse beaucoup.Une autre religieuse prétend que l'auteur du crime devait être le vent,parce que, les jours où il fait du vent, l'abbesse est heureuse et debonne humeur, elle s'expose à l'action du vent sur un belvédère qu'ellea fait construire exprès; et, quand on va lui demander une grâce en celieu, jamais elle ne la refuse. La femme du boulanger, la nourrice, lescommères de Montefiascone, effrayées par les tortures qu'elles avaientvu infliger à César, disent la vérité.

Le jeune évêque était malade ou faisait le malade à Ronciglione, ce quidonna l'occasion à ses frères, soutenus par le crédit et par les moyensd'influence de la signora de Campireali, de se jeter plusieurs fois auxpieds du pape, et de lui demander que la procédure fût suspendue jusqu'àce que l'évêque eût recouvré sa santé. Sur quoi le terrible cardinalFarnèse augmenta le nombre des soldats qui le gardaient dans sa prison.L'évêque ne pouvant être interrogé, les commissaires commençaient toutesleurs séances par faire subir un nouvel interrogatoire à l'abbesse. Unjour que sa mère lui avait fait dire d'avoir bon courage et de continuerà tout nier, elle avoua tout.

—Pourquoi avez-vous d'abord inculpé Jean-Baptiste Doleri?

—Par pitié pour la lâcheté de l'évêque, et, d'ailleurs, s'il parvient àsauver sa chère vie, il pourra donner des soins à mon fils.

Après cet aveu, on enferma l'abbesse dans une chambre du couvent deCastro, dont les murs, ainsi que la voûte, avaient huit piedsd'épaisseur; les religieuses ne parlaient de ce cachot qu'avec terreur,et il était connu sous le nom de la chambre des moines; l'abbesse y futgardée à vue par trois femmes.

La santé de l'évêque s'étant un peu améliorée, trois cents sbires ousoldats vinrent le prendre à Ronciglione, et il fut transporté à Rome enlitière; on le déposa à la prison appelée Corte Savella. Peu de joursaprès, les religieuses aussi furent amenées à Rome; l'abbesse fut placéedans le monastère de Sainte-Marthe. Quatre religieuses étaientinculpées: mesdames Victoire et Bernarde, la soeur chargée du tour et laportière qui avait entendu les paroles outrageantes adressées à l'évêquepar l'abbesse.

L'évêque fut interrogé par l'auditeur de la chambre. L'un des premierspersonnages de l'ordre judiciaire. On remit de nouveau à la torture lepauvre César del Bene, qui non seulement n'avoua rien, mais dit deschoses qui faisaient de la peine au ministère public, ce qui lui valutune nouvelle séance de torture. Ce supplice préliminaire fut égalementinfligé à mesdames Victoire et Bernarde. L'évêque niait tout avecsottise, mais avec une belle opiniâtreté; il rendait compte dans le plusgrand détail de tout ce qu'il avait fait dans les trois soiréesévidemment passées auprès de l'abbesse.

Enfin, on confronta l'abbesse avec l'évêque, et, quoiqu'elle ditconstamment la vérité, on la soumit à la torture. Comme elle répétait cequ'elle avait toujours dit depuis son premier aveu, l'évêque, fidèle àson rôle, lui adressa des injures.

Après plusieurs autres mesures raisonnables au fond, mais entachées decet esprit de cruauté, qui après les règnes de Charles-Quint et dePhilippe II, prévalait trop souvent dans les tribunaux d'Italie,l'évêque fut condamné à subir une prison perpétuelle au châteauSaint-Ange; l'abbesse fut condamnée à être détenue toute sa vie dans lecouvent de Sainte-Marthe, où elle se trouvait. Mais déjà la signora deCampireali avait entrepris, pour sauver sa fille, de faire creuser unpassage souterrain. Ce passage partait de l'un des égouts laissés par lamagnificence de l'ancienne Rome, et devait aboutir au caveau profond oùl'on plaçait les dépouilles mortelles des religieuses de Sainte-Marthe.Ce passage, large de deux pieds à peu près, avait des parois de planchespour soutenir les terres à droite et à gauche, et on lui donnait pourvoûte, à mesure que l'on avançait, deux planches placées comme lesjambages d'un A majuscule.

On pratiquait ce souterrain à trente pieds de profondeur à peu près. Lepoint important était de le diriger dans le sens convenable: à chaqueinstant, des puits et des fondements d'anciens édifices obligeaient lesouvriers à se détourner. Une autre grande difficulté, c'étaient lesdéblais, dont on ne savait que faire, il paraît qu'on les semait pendantla nuit dans toutes les rues de Rome. On était étonné de cette quantitéde terre qui tombait, pour ainsi dire, du ciel.

Quelques grosses sommes que la signora de Campireali dépensât pouressayer de sauver sa fille, son passage souterrain eut sans doute étédécouvert, mais le pape Grégoire XIII vint à mourir en 1585, et le règnedu désordre commença avec le siège vacant.

Hélène était fort mal à Sainte-Marthe; on peut penser si de simplesreligieuses assez pauvres mettaient du zèle à vexer une abbesse fortriche et convaincue d'un tel crime. Hélène attendait avec empressementle résultat des travaux entrepris par sa mère. Mais tout à coup soncoeur éprouva d'étranges émotions. Il y avait déjà six mois que FabriceColonna, voyant l'état chancelant de la santé de Grégoire XIII, et ayantde grands projets pour l'interrègne, avait envoyé un de ses officiers àJules Branciforte, maintenant si connu dans les armées espagnoles sousle nom de colonel Lizzara. Il le rappelait en Italie; Jules brûlait derevoir son pays. Il débarqua sous un nom supposé à Pescara, petit portde l'Adriatique sous Chietti, dans les Abruzzes, et par les montagnes ilvint jusqu'à la Petrella. La joie du prince étonna tout le monde. Il dità Jules qu'il l'avait fait appeler pour faire de lui son successeur etlui donner le commandement de ses soldats. A quoi Branciforte réponditque, militairement parlant, l'entreprise ne valait plus rien, ce qu'ilprouva facilement; si jamais l'Espagne le voulait sérieusement, en sixmois et à peu de frais, elle détruirait tous les soldats d'aventure del'Italie.

—Mais après tout, ajouta le jeune Branciforte, si vous le voulez, monprince, je suis prêt à marcher. Vous trouverez toujours en moi lesuccesseur du brave Ranuce tué aux Ciampi.

Avant l'arrivée de Jules, le prince avait ordonné, comme il savaitordonner, que personne dans la Petrella ne s'avisât de parler de Castroet du procès de l'abbesse; la peine de mort, sans aucune rémission étaitplacée en perspective du moindre bavardage. Au milieu des transportsd'amitié avec lesquels il reçut Branciforte, il lui demanda de ne pointaller à Albano sans lui, et sa façon d'effectuer ce voyage fut de faireoccuper la ville par mille de ses gens, et de placer une avant-garde dedouze cents hommes sur la route de Rome. Qu'on juge de ce que devint lepauvre Jules, lorsque le prince, ayant fait appeler le vieux Scotti, quivivait encore, dans la maison où il avait placé son quartier général, lefit monter dans la chambre où il se trouvait avec Branciforte. Dès queles deux amis se furent jetés dans les bras l'un de l'autre:

—Maintenant, pauvre colonel, dit-il à Jules, attends-toi à ce qu'il y ade pis.

Sur quoi il souffla la chandelle et sortit en enfermant à clef les deuxamis.

Le lendemain, Jules, qui ne voulut pas sortir de sa chambre, envoyademander au prince la permission de retourner à la Petrella, et de nepas le voir de quelques jours. Mais on vint lui rapporter que le princeavait disparu, ainsi que ses troupes. Dans la nuit, il avait appris lamort de Grégoire XIII; il avait oublié son ami Jules et courait lacampagne. Il n'était resté autour de Jules qu'une trentaine d'hommesappartenant à l'ancienne compagnie de Ranuce. L'on sait assez qu'en cetemps-là, pendant le siège vacant, les lois étaient muettes, chacunsongeait à satisfaire ses passions, et il n'y avait de force que laforce; c'est pourquoi, avant la fin de la journée, le prince Colonnaavait déjà fait pendre plus de cinquante de ses ennemis. Quant à Jules,quoiqu'il n'eût pas quarante hommes avec lui, il osa marcher vers Rome.

Tous les domestiques de l'abbesse de Castro lui avaient été fidèles; ilss'étaient logés dans les pauvres maisons voisines du couvent deSainte-Marthe. L'agonie de Grégoire XIII avait duré plus d'une semaine;la signora de Campireali attendait impatiemment les journées de troublequi allaient suivre sa mort pour faire attaquer les derniers cinquantepas de son souterrain. Comme il s'agissait de traverser les caves deplusieurs maisons habitées, elle craignait fort de ne pouvoir dérober aupublic la fin de son entreprise.

Dès le surlendemain de l'arrivée de Branciforte à la Petrella, les troisanciens bravi de Jules, qu'Hélène avait pris à son service, semblèrentatteints de folie. Quoique tout le monde ne sût que trop qu'elle étaitau secret le plus absolu, et gardée par des religieuses qui lahaïssaient, Ugone l'un des bravi vint à la porte du couvent, et fit lesinstances les plus étranges pour qu'on lui permît de voir sa maîtresse,et sur-le-champ. Il fut repoussé et jeté à la porte. Dans son désespoir,cet homme y resta, et se mit à donner un bajoc (un sou) à chacune despersonnes attachées au service de la maison qui entraient ou sortaient,en leur disant ces précises paroles: Réjouissez-vous avec moi; le signorJules Branciforte est arrivé, il est vivant: dites cela à vos amis.

Les deux camarades d'Ugone passèrent la journée à lui apporter desbajocs, et ils ne cessèrent d'en distribuer jour et nuit en disanttoujours les mêmes paroles, que lorsqu'il ne leur en resta plus un seul.Mais les trois bravi, se relevant l'un l'autre, ne continuèrent pasmoins à monter la garde à la porte du couvent de Sainte-Marthe,adressant toujours aux passants les mêmes paroles suivies de grandessalutations: Le seigneur Jules est arrivé, etc.

L'idée de ces braves gens eut du succès: moins de trente-six heuresaprès le premier bajoc distribué, la pauvre Hélène, au secret au fond deson cachot, savait que Jules était vivant; ce mot la jeta dans une sortede frénésie:

—O ma mère! s'écriait-elle, m'avez-vous fait assez de mal!

Quelques heures plus tard l'étonnante nouvelle lui fut confirmée par lapetite Marietta, qui, en faisant le sacrifice de tous ses bijoux d'or,obtint la permission de suivre la soeur tourière qui apportait ses repasà la prisonnière. Hélène se jeta dans ses bras en pleurant de Joie.

—Ceci est bien beau, lui dit-elle, mais je ne resterai plus guère avectoi.

—Certainement! lui dit Marietta. Je pense bien que le temps de ceconclave ne se passera pas sans que votre prison ne soit changée en unsimple exil.

—Ah! ma chère, revoir Jules! et le revoir, moi coupable!

Au milieu de la troisième nuit qui suivit cet entretien, une partie dupavé de l'église enfonça avec un grand bruit; les religieuses deSainte-Marthe crurent que le couvent allait s'abîmer. Le trouble futextrême, tout le monde criait au tremblement de terre. Une heure environaprès la chute du pavé de marbre de l'église, la signora de Campireali,précédée par les trois bravi au service d'Hélène, pénétra dans le cachotpar le souterrain.

—Victoire, victoire, madame! criaient les bravi.

Hélène eut une peur mortelle; elle crut que Jules Branciforte était aveceux. Elle fut bien rassurée, et ses traits reprirent leur expressionsévère lorsqu'ils lui dirent qu'ils n'accompagnaient que la signora deCampireali, et que Jules n'était encore que dans Albano, qu'il venaitd'occuper avec plusieurs milliers de soldats.

Après quelques instante d'attente, la signora de Campireali parut; ellemarchait avec beaucoup de peine, donnant le bras à son écuyer, qui étaiten grand costume et l'épée au côté; mais son habit magnifique était toutsouillé de terre.

—O ma chère Hélène! je viens te sauver! s'écria la signora de
Campireali.

—Et qui vous dit que je veuille être sauvée?

La signora de Campireali restait étonnée; elle regardait sa fille avecde grands yeux; elle parut fort agitée.

—Eh bien, ma chère Hélène, dit-elle enfin, la destinée me force àt'avouer une action bien naturelle peut-être, après les malheursautrefois arrivés dans notre famille, mais dont je me repens, et que jete prie de me pardonner: Jules Branciforte est vivant.

—Et c'est parce qu'il vit que je ne veux pas vivre.

La signora de Campireali ne comprenait pas d'abord le langage de safille, puis elle lui adressa les supplications les plus tendres; maiselle n'obtenait pas de réponse: Hélène s'était tournée vers son crucifixet priait sans l'écouter. Ce fut en vain que, pendant une heure entière,la signora de Campireali fit les derniers efforts pour obtenir uneparole ou un regard. Enfin, sa fille, impatientée, lui dit:

—C'est sous le marbre de ce crucifix qu'étaient cachées ses lettres,dans ma petite chambre d'Albano; il eût mieux valu me laisser poignarderpar mon père! Sortez, et laissez-moi de l'or.

La signora de Campireali, voulant continuer à parler à sa fille, malgréles signes d'effroi que lui adressait son écuyer, Hélène s'impatienta.

—Laissez-moi, du moins, une heure de liberté; vous avez empoisonné mavie, vous voulez aussi empoisonner ma mort.

—Nous serons encore maîtres du souterrain pendant deux ou trois heures;j'ose espérer que tu te raviseras! s'écria la signora de Campirealifondant en larmes.

Et elle reprit la route du souterrain.

—Ugone, reste auprès de moi, dit Hélène à l'un de ses bravi, et soisbien armé, mon garçon, car peut-être il s'agira de me défendre. Voyonsta dague, ton épée, ton poignard!

Le vieux soldat lui montra ces armes en bon état.

—Eh bien, tiens-toi là en dehors de ma prison; je vais écrire à Julesune longue lettre que tu lui remettras toi-même; je ne veux pas qu'ellepasse par d'autres mains que les tiennes, n'ayant rien pour la cacheter.Tu peux lire tout ce que contiendra cette lettre. Mets dans tes pochestout cet or que ma mère vient de laisser, je n'ai besoin pour moi que decinquante sequins; place-les sur mon lit.

Après ces paroles, Hélène se mit à écrire.

«Je ne doute point de toi, mon cher Jules: si je m'en vais, c'est que jemourrais de douleur dans tes bras, en voyant quel eût été mon bonheur sije n'eusse pas commis une faute. Ne va pas croire que j'aie jamais aiméaucun être au monde après toi; bien loin de là, mon coeur était remplidu plus vif mépris pour l'homme que j'admettais dans ma chambre. Mafaute fut uniquement d'ennui, et, si l'on veut, de libertinage. Songeque mon esprit, fort affaibli depuis la tentative inutile que je fis àla Petrella, où le prince que je vénérais parce que tu l'aimais, mereçut si cruellement; songe, dis-je, que mon esprit, fort affaibli, futassiégé par douze années de mensonge. Tout ce qui m'environnait étaitfaux et menteur, et je le savais. Je reçus d'abord une trentaine delettres de toi; juge des transports avec lesquels j'ouvris lespremières! mais, en les lisant, mon coeur se glaçait. J'examinais cetteécriture, je reconnaissais ta main, mais non ton coeur. Songe que cepremier mensonge a dérangé l'essence de ma vie, au point de me faireouvrir sans plaisir une lettre de ton écriture! La détestable annonce deta mort acheva de tuer en moi tout ce qui restait encore des tempsheureux de notre jeunesse. Mon premier dessein, comme tu le comprendsbien, fut d'aller voir et toucher de mes mains la plage du Mexique oùl'on disait que les sauvages t'avaient massacré; si j'eusse suivi cettepensée nous serions heureux maintenant, car, à Madrid, quels que fussentle nombre et l'adresse des espions qu'une main vigilante eût pu semerautour de moi, comme de mon côté j'eusse intéressé toutes les âmes danslesquelles il reste encore un peu de pitié et de bonté, il est probableque je serais arrivée à la vérité; car déjà, mon Jules, tes bellesactions avaient fixé sur toi l'attention du monde, et peut-êtrequelqu'un à Madrid savait que tu étais Branciforte. Veux-tu que je tedise ce qui empêcha notre bonheur? D'abord le souvenir de l'atroce ethumiliante réception que le prince m'avait faite à la Petrella; qued'obstacles puissants à affronter de Castro au Mexique! Tu le vois, monâme avait déjà perdu de son ressort. Ensuite il me vint une pensée devanité. J'avais fait construire de grands bâtiments dans le couvent,afin de pouvoir prendre pour chambre la loge de la tourière, où tu teréfugias la nuit du combat. Un jour, je regardais cette terre que jadis,pour moi, tu avais abreuvée de ton sang; j'entendis une parole demépris, je levai la tête, je vis des visages méchants; pour me venger,je voulus être abbesse. Ma mère, qui savait bien que tu étais vivant,fit des choses héroïques pour obtenir cette nomination extravagante.Cette place ne fut, pour moi, qu'une source d'ennuis; elle achevad'avilir mon âme; je trouvai du plaisir à. marquer mon pouvoir souventpar le malheur des autres; je commis des injustices. Je me voyais àtrente ans, vertueuse suivant le monde, riche, considérée, et cependantparfaitement malheureuse. Alors se présenta ce pauvre homme, qui étaitla bonté même, mais l'ineptie en personne. Son ineptie fit que jesupportai ses premiers propos. Mon âme était si malheureuse par tout cequi m'environnait depuis ton départ, qu'elle n'avait plus la force derésister à la plus petite tentation. T'avouerai-je une chose bienindécente? Mais je réfléchis que tout est permis à une morte. Quand tuliras ces lignes, les vers dévoreront ces prétendues beautés quin'auraient dû être que pour toi. Enfin il faut dire cette chose qui mefait de la peine, je ne voyais pas pourquoi je n'essayerais pas del'amour grossier, comme toutes nos dames romaines; j'eus une pensée delibertinage, mais je n'ai jamais pu me donner à cet homme sans éprouverun sentiment d'horreur et de dégoût qui anéantissait tout le plaisir. Jete voyais toujours à mes côtés, dans notre jardin du palais d'Albano,lorsque la Madone t'inspira cette pensée généreuse en apparence, maisqui pourtant, après ma mère, a fait le malheur de notre vie. Tu n'étaispoint menaçant, mais tendre et bon comme tu le fus toujours; tu meregardais; alors j'éprouvais des moments de colère pour cet autre hommeet j'allais jusqu'à le battre de toutes mes forces. Voilà toute lavérité, mon cher Jules: je ne voulais pas mourir sans te la dire, et jepensais aussi que peut-être cette conversation avec toi m'ôterait l'idéede mourir. Je n'en vois que mieux quelle eût été ma joie en te revoyant,si je me fusse conservée digne de toi. Je t'ordonne de vivre et decontinuer cette carrière militaire qui m'a causé tant de joie quand j'aiappris tes succès. Qu'eût-ce été, grand Dieu! si j'eusse reçu teslettres, surtout après la bataille d'Achenne! Vis, et rappelle-toisouvent la mémoire de Ranuce, tué aux Ciampi, et celle d'Hélène, qui,pour ne pas voir un reproche dans tes yeux, est morte à Sainte-Marthe.»

Après avoir écrit, Hélène s'approcha du vieux soldat, qu'elle trouvadormant; elle lui déroba sa dague, sans qu'il s'en aperçut, puis ellel'éveilla.

—J'ai fini, lui dit-elle, je crains que nos ennemis ne s'emparent dusouterrain. Va vite prendre ma lettre qui est sur la table, et remets-latoi-même à Jules, toi-même, entends-tu? De plus, donne-lui mon mouchoirque voici; dis-lui que je ne l'aime pas plus en ce moment que je ne l'aitoujours aimé, toujours, entends bien!

Ugone debout ne partait pas.

—Va donc!

—Madame, avez-vous bien réfléchi? Le seigneur Jules vous aime tant!

—Moi aussi, je l'aime, prends la lettre et remets-la toi-même.

—Eh bien, que Dieu vous bénisse comme vous êtes bonne!

Ugone alla et revint fort vite; il trouva Hélène morte: elle avait ladague dans le coeur.